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n'était plus, certes, celle des champignons vivants, mais la différence de ton entre les deux espèces s'était parfaitement maintenue en herbier. Il y avait donc là un moyen de trancher la question en cherchant dans laquelle de ces deux séries s'insérait la plante tchèque. Remarquons en passant qu'on a tort de croire que les exsiccata ne peuvent fournir que des indications microscopiques. Il nous est arrivé bien souvent de constater que les champignons séchés, pour modifiés qu'ils sont à beaucoup d'égards, conservent une allure générale, et singulièrement une couleur, tout à fait constante chez une espèce donnée. C'est là une utilisation des exsiccata dont les mycologues ne tirent peut-être pas assez parti. Ce serait, s'il en était besoin, un argument de plus en faveur de la constitution d'herbiers et d'herbiers contenant non de petits fragments mais des sujets séchés entiers ou, tout au plus, refendus en deux. Mais revenons à nos Clitocybes.
Nous avons d'abord envoyé «notre » rhizophora à Charvât. Bien, que parti à l'état frais, il arriva assez desséché. Néanmoins, Charvât put y reconnaître le Clitocybe pruinosa des mycologues tchèques.
La contre-épreuve : nous priâmes Charvât de nous adresser à son tour ce pruinosa tchèque afin de le comparer à «notre » rhizophora et de nous assurer qu'il lui était bien conspécifique. Charvât ne put nous l'envoyer à l'état frais mais nous le fit parvenir sous forme d'exsiccatum et, en le comparant aux deux séries de l'herbier de l'un de nous (voir plus haut), nous vîmes aussitôt qu'il se rangeait indiscutablement dans celle de «nos » rhizophora.
Un premier point était donc aquis : l'identité de ce que nous nommions C. rhizophora — et que, dans le présent article, nous désignons comme «notre » rhizophora — et du Clitocybe pruinosa des Tchèques.
Restait à établir que le rhizophora authentique, celui de Velenovsky, était quelque chose de différent et correspondait bien à C. vermicularis, comme le pensaient Pilât, Charvât, etc. Charvât, de nouveau mis à contribution et que nous sommes heureux de remercier ici pour l'aide qu'il nous apporta, voulut bien nous adresser un exsiccatum du Collybia rhizophora de Velenovsky, récolté en mai 1914 par Velenovsky lui-même et déterminé par lui. Aucun doute : c'était, cette fois, avec la série de nos vermicularis que s'apparentaient ces échantillons. Les mycologues tchèques avaient donc raison sur toute la ligne, ce à quoi on pouvait d'ailleurs s'attendre car, mieux que quiconque, ils devaient connaître la tradition velenovskienne. On pouvait écrire : Collybia rhizophora Vel. = Clitocybe vermicularis auct. plur.
Nous avions donc erré en nommant notre plante rhizophora. Sommes-nous sans excuses ? Voici les raisons qui nous avaient amenés à adopter ce nom. Tout d'abord, la description de Collybia rhizophora, telle qu'elle se trouve dans les Ceské Houby, attribue au chapeau la couleur «neïistë hnédavy», ce qui signifie «brunâtre sale» et non pas roussâtre, moins encore roussâtre-incarnat. Elle convient indiscutablement mieux à «notre » rhizophora qu'à C. vermicularis auquel elle ne convient même pas du tout. Cette définition de la couleur du chapeau suffisait à elle seule à nous empêcher de penser que c'était vermicularis que Velenovsky avait en main lorsqu'il rédigea la description de son Collybia rhizophora. De l'utilité de bien peser ses mots quand on décrit
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une espèce et surtout une espèce nouvelle — ou qu'on croit telle ! Mais ce n'est pas tout : nous avions, à l'époque de notre premier article, envoyé notre plante vivante à Velenovsky et il nous répondit qu'effectivement, il s'agissait bien de son C. rhizophora (in litt., décembre 1928) ; Orientés par la description originale, confirmés par le père et créateur de l'espèce, il nous était permis de nous croire dans le vrai, état d'esprit dont nous reconnaissons que les mycologues devraient se l'interdire. Sans doute, Velenovsky n'avait-il pas, à la réception de notre envoi, attaché suffisamment d'importance à la couleur de notre plante ; ou, peut-être, celle-ci s'était-elle modifiée en cours de transit...
Toujours est-il que, maintenant, la situation est claire. Claire, du moins, en ce qui concerne les équivalences entre les désignations des mycologues tchèques et les nôtres. Mais il reste à choisir les noms qu'il convient d'appliquer à nos deux plantes.
Pour la plante vernale, à chapeau de teinte relativement gaie, roussâtre-incarnat, aucune difficulté, l'accord est à peu près unanime : Clitocybe vermicularis et l'on peut ajouter : syn. Collybia rhizophora Vel. (non sensu Joss. et Pouchet, nec auct. plur.) 3.
Pour la seconde, celle qui est brun-gris et pousse plus volontiers de la fin de l'automne à la fin de l'hiver, qui, donc, devance vermicularis malgré quelque recouvrement dans la partie extrême de leurs époques de croissance respectives, il est impossible de lui conserver le nom de rhizophora que nous lui avions appliqué puisque ce dernier est un synonyme pur et simple de vermicularis et, à ce titre, doit disparaître de façon définitive.
La nommer pruinosa comme le font les mycologues tchèques ? Ici, nous divergeons très nettement d'avec eux. Nous ne voyons, en effet, rien qui puisse justifier l'emploi de ce nom. Ouvrons Fries. Cet auteur (Hymenomycetes Europaei ) met son pruinosa dans la «Série B » dont les espèces sont caractérisées par leur chapeau «vere hygrophanus » ; or, notre espèce ne l'est pas ou ne l'est que très peu. A l'intérieur de cette «Série B », il le classe dans les Cyathiformes, donc dans le même groupe que C. cyathiformis, C. suaveolens, C. brumalis, etc., eux terriblement hygrophanes en effet. Après sa description de Ag. pruinosus, Fries ajoute : «Similis A. cyathiformi sed Hydrogrammis forte pro-pior», ce qui est aussi peu satisfaisant que possible. De plus, il ne
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3. Nous dirons que l'accord est «à peu près» unanime. En effet, il manque celui... de Fries lui-même qui le refuserait' probablement avec véhémence si on pouvait l'interroger. Il suffit de lire les textes de cet auteur pour constater des discordances sérieuses et multiples entre les caractères qu'il énumère pour son vermicularis et ceux du champignon auquel, aujourd'hui, on donne communément ce nom. Il est probable que si Velenovsky, quand il l'eut en main, forgea pour lui le nom de Collybia rhizophora, c'est que, comme nous-mêmes, il constata que la description de Fries ne lui convenait pas. La logique voudrait peut-être que l'on débaptisât ce qui, pour tout le monde, est Clitocybe vermicularis et qu'on conservât pour cette plante le nom de rhizophora , mais nous croyons fermement que, quand une tradition, même contestable, s'est établie largement et depuis longtemps, il ne faut pas la renverser sous prétexte qu'elle constitue sans doute une erreur du point de vue friesien. Les mycologues modernes se sont entendus sur ce qu'ils nomment vermicularis. La plante est bien connue ; elle est bien décrite, bien figurée. Cela est l'essentiel. Un perpétuel remaniement des désignations est un des fléaux de la mycologie. Veuille bien Fries nous pardonner cette désinvolture toute pragmatique !
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dit rien des rhizomorphes. Enfin, dans ses Icônes selectae, il donne de A. pruinosus une diagnose dont le premier mot est «Hygrophanus ».
Non, vraiment, rien n'autorise à nommer notre plante Clitocybe pruinosa au sens de Fries.
Ce qui pousse encore à rejeter ce nom — et cet argument nous a été fourni par notre excellent ami, M. J. Favre, de Genève — c'est qu'il paraît bien, à lire Fries, que son pruinosa est un peu différent de celui de Lasch, créateur du nom. Et ce pruinosa Laseh, qui dira avec quelque certitude à quelle plante il correspondait ? Dans l'article où nous avons étudié et décrit notre champignon sous le nom de rhizophora, nous avons bien, nous-mêmes, envisagé de l'étiqueter pruinosa, mais après discussion et justement pour les raisons que nous venons de rappeler ici, nous avons dit que cette désignation nous semblait inacceptable et elle nous paraît encore telle aujourd'hui.
Trop de ces noms anciens, interprétés de trois ou quatre manières, justement parce qu'ininterprétables, encombrent aujourd'hui la littérature et nous croyons qu'il faut, chaque fois que c'est possible, les laisser dormir pieusement et faire appel à des désignations plus récentes et plus sûres. Nous ne raisonnerions pas ainsi si une tradition très généralement reçue avait imposé à pruinosa le sens que lui donnent les auteurs tchèques (voir plus haut, en note infra-paginale, la position que nous adoptons à propos de C. vermicularis) , mais ce n'est pas du tout le cas ici ; il y a loin d'y avoir consensus à propos de pruinosa et ce nom demeure assez énigmatique.
Serons-nous donc acculés à fabriquer un nom nouveau ? N'en existe-t-il pas un, moderne, convenant à notre espèce de façon non douteuse ? Il en existe deux.
Il en existe deux mais, sur ces deux, il en est un que nous récusons, c'est Clitocybe radicellata Gillet. Il nous paraît bien probable qu'il correspond à notre espèce mais nous ne le retiendrons cependant pas car la description est mauvaise. Elle correspond à un aspect tout à fait exceptionnel de l'espèce. Le chapeau en est dit «brun purpurascent » ce qui ne peut qu'induire en erreur car, après d'innombrables récoltes, nous pensons pouvoir dire que cette teinte n'est pas présente une fois sur cent et probablement quand le carpophore commence à s'altérer, tout au moins quand il entre dans la phase de la franche sénilité. On peut, évidemment, avec un coup de pouce, somme toute assez discret, amener la description de Gillet à cadrer avec l'aspect normal de notre champignon et conserver ce nom. C'est la position adoptée par V. Piane 4 et, tout récemment, par R. Kùhner et H. Romagnesi, dans leur Flore analytique, à peine née et déjà classique. Nous nous y serions résignés sans doute, quoique assez à contre-cœur et seulement pour éviter un nom nouveau, si une autre solution ne s'était heureusement offerte : nous avons sous la main un autre nom, postérieur de beaucoup à celui de Gillet, ce qui ne nous gênera pas un instant — malgré les lois de la nomenclature, beaucoup trop rigides on le sait — tout à fait excellent car il lui correspond une description détaillée et ne laissant place à
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4. V. Piane. Clitocybe radicellata Gillet. Bull. Sté dès Naturalistes d'Oyonnax, N° 6. 1952, p. 75, avec une planche en couleur du Dr Meneault.
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aucun doute : Clitocybe verna Egeland in Seth Lundell 5. Ce binôme convient exactement à notre espèce ; on la reconnaît immédiatement, sans avoir à s'aventurer dans le maquis de l'exégèse ou à faire des concessions à la description, comme c'est le cas avec le C. radicellata de Gillet. L'auteur prend soin de comparer sa plante à C. vermicularis, d'indiquer par quel caractère (la teinte) elle en diffère essentiellement. Les rhizomorphes sont mentionnés. Tout cadre parfaitement. Ajoutons que nos amis tchèques et d'autres mycologues encore ont déjà indiqué que ce C. verna était «notre » rhizophora. Nous n'innovons donc pas ; nous nous contentons de donner à ce nom spécifique valeur de désignation, alors qu'il était considéré comme simple synonyme.
Résumé.
Toutes ces considérations peuvent se traduire et se résumer ainsi :
1°. L'espèce qui croît au printemps (du moins dans nos régions), à chapeau roussâtre-incarnat, doit se nommer Clitocybe vermicularis auct. (syn. Collybia rhizophora Vel. sed non Clitocybe rhizophora sensu Joss. et Pouchet, nec auct. plur.).
2°. L'espèce plutôt hivernale, à chapeau plus triste, plus brun gris, ne doit plus porter le nom de Clitocybe rhizophora (Vel.) nob. que nous lui avions donné à tort ; elle doit se nommer Clitocybe verna Egeland in Seth Lundell (syn. Clitocybe radicellata Gillet ; syn. Clitocybe rhizophora sensu Joss. et Pouchet sed non Collybia rhizophora Vel. ; syn. Clitocybe pruinosa sensu Pilât, Charvât, non Fries).
Lyon, septembre 1953.








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