Cryptogamie, Mycol., 2001, 22 (2): 95-117                                                                                                                       95
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Analyse taxinomique d'une espèce toxique : Clitocybe amoenolens Malençon

Pierre-Arthur MOREAU a*, Régis COURTECUISSE b, Daniel GUEZ c,
Robert GARCIN d Pierre NEVILLE e, Philippe SAVIUC f &
Françoise SEIGLE-MURANDI g

 a Laboratoire de dynamique des écosystèmes d'altitude, université de Savoie, 73376 Le Bourget du Lac cedex, France
b
Département de botanique, faculté des sciences pharmaceutiques et biologiques, BP 83, 59006 Lille cedex, France
c Hiroshima-shi, Miyaoki-chô 40-2, Japon.
d Société mycologique de Grenoble, 11, avenue du Grésivaudan, 38130 Echirolles
e
508, avenue de Mazargues, bât. 2, 13008 Marseille, France
f
Unité de toxicologie clinique, centre hospitalier universitaire, BP 217, 38043 Grenoble cedex, France
g Laboratoire de botanique, cryptogamie, biologie cellulaire et génétique,
BO, 138, avenue de Verdun, 38243 Meylan cedex, France

Abstract   A fungus responsible for several erythromelalgic-type poisonings in the Maurienne valley (Savoie, France) is reported as Clitocybe amoenolens Malençon. Identification is based on the comparison between basidiomata collected in Maurienne, Malençon's original material, and some collections from southern French Alps. Other hypothesis from consulted mycologists are analysed. Some Japanese material of the first acromelalgic-syndrome responsible species, Clitocybe acromelalga Ichimura, is described and compared to C. amoenolens. © 2001 Adac / Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS.

fungi / fungal intoxications / acromelalgic syndrom / Basidiomycota / Tricholomataceae I Clitocybe amoenolens I Clitocybe acromelalga

Résumé — Le champignon ayant provoqué des intoxications de type érythermalgique dans la vallée de Haute-Maurienne (Savoie, France) est rapporté à Clitocybe amoenolens Malençon. La détermination se fonde sur la comparaison de basidiomes récoltés en Maurienne avec le matériel original de Malençon et plusieurs récoltes des.Alpes méridionales. D'autres hypothèses émises par les mycologues consultés sont également examinées. Du matériel japonais de Clitocybe acrome­lalga Ichimura, première espèce reconnue responsable du syndrome acromélalgien, est décrit et comparé à C. amoenolens. © 2001 Adac / Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS.

fungi / intoxications fongiques / syndrome acromélalgien / Basidiomycota / Tricholomataceae / Clitocybe amoenolens / Clitocybe acromelalga

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* Correspondence and reprints.


96                                P.-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, R Neville, R Saviuc & F. Seigle-Murandi

 INTRODUCTION

     Le 9 septembre 1996, deux familles furent intoxiquées à la suite de la consommation de champignons récoltés dans la vallée de Haute-Maurienne, près de Lanslebourg (Savoie). Les symptômes, caractéristiques d'une érythermalgie (ce terme décrit une atteinte des extrémités des membres caractérisée par des douleurs, une rougeur cutanée et une augmentation de la température locale. Pour qualifier le syndrome lié aux intoxications par C. acromelalga et C. amoenolens, le nom de « syndrome acromélal­gien », dérivé de l'épithète de la première espèce reconnue responsable, a été proposé [Saviuc 2000, soumis].[ En fait, c'est l'inverse, l'espèce japonaise a été nommée d'après le syndrome : clitocybe douleur (alga) des articulations (mel) des extrémités (acro)], apparurent après un temps d'incubation de 24 h : paresthésies, oedèmes, douleurs et brûlures des extrémités résistantes aux antalgiques majeurs, ainsi qu'une longue rémanence des douleurs (Claustre et al., 1998 ; Courtecuisse et al., 1998 ; Boiron & Courtecuisse, 1999 ; Saviuc, 1999 ; Saviuc et al., 1999).

    Après enquête (Claustre et al., 1998 ; Saviuc, 1999), deux autres cas cliniques, datant de 1979, ont pu être retrouvés et reconnus identiques : deux femmes, résidant à 15 km en amont de Lanslebourg, dans la même vallée, avaient présenté une intoxication semblable, également due à la consommation de champignons. Le nombre de cas actuellement recensés en France est actuellement porté à 7.

    Cette note vise à relater dans le détail la démarche d'identification du champignon en cause et ses résultats sur le plan taxinomique. La description clinique des cas, la démonstration expérimentale de la toxicité chez le rat et l'étude chimique du champignon, actuellement en cours, feront l'objet de publications ultérieures.

Recherche du champignon responsable

    Les victimes de l'intoxication du 9 septembre 1996 avaient consommé deux espèces identifiées comme « rosés des prés » (Agaricus sp., non confirmé) et « clitocybes renversés » [Lepista inversa (Scop.) Pat.]. Une troisième famille, n'ayant consommé que la première des deux espèces de champignons, n'a présenté aucun symptôme. Les soupçons se sont donc portés sur la seconde.

    L'enquête menée sur les deux cas de 1979 a montré que, parmi les champignons consommés par les victimes, figuraient également des « clitocybes » non déterminés.

    Quelques spécimens de champignons de 1996 purent être récupérés dans une poubelle sur le lieu de consommation et furent envoyés séchés à M. Marcel Locquin, mycologue réputé. Celui-ci les a déterminés comme étant « Clitocybe subinvoluta W.G. Smith ss. J.E. Lange » (Le nom est en réalité attribué à Batsch (1783), d'où la citation correcte : Clitocybe subinvoluta (Batsch) W.G. Smith.), en signalant une « odeur suave, douceâtre » (in litt., 31/12/1996, cité par Fourré, 1997: 10).


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens                                                     97

Clitocybe_amoenolens_1997_09_mont

Première photo du champignon (Anne Claustre, CHU Grenoble, 6 septembre 1997)

à droite Fig. 1 : microscopie de Clitocybe amoenolens Malençon (PAM 99090401). 1 : spores ; 2 : hyménium après dissociation (basides, sous-hyménium) ; 3 : basidioles modifiées en poils (arête et faces) ; 4 : revêtement du pied, coupe radiale. Échelle = 10 µm.

     Dans le même temps, l'une des victimes pense reconnaître le champignon responsable de son intoxication dans un article illustré (Guez, 1990) concernant la mycoflore japonaise dont Clitocybe acromelalga Ichimura, une espèce asiatique reconnue responsable de symptô­mes analogues.

Un an plus tard, le 6 septembre 1997, un groupe de toxicologues (A. Claustre, P. Saviuc, F. Serve) et de mycologues (B.Champon, R. Garcin), accompagné de la victime sus-citée, se rend sur les lieux de récolte supposés. Malgré une sècheresse relative, plusieurs dizaines d'exemplaires d'un champignon reconnu par la victime sont trouvées ; une odeur caractéristique est remarquée, ainsi que la ressemblance avec Lepista gilva.
APERCU SUR LA MYCOFLORE DU JAPON - Ki-no-ko fungi
Par Daniel GUEZ. Au large des côtes de l'Asie, l'archipel nippon égrène ses quelque vingt mille îles sur 2200 km de long, entre le Kamtchatka et les Philippines.  

98 P.-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & E Seigle-Murandi

Tentatives de détermination du champignon : les hypothèses

Trois excellentes photos ci-dessous (autorisation de les mettre en lien demandée 2020 01.

Clitocybe amoenolens (Didier Borgarino)

Clitocybe_amoenolens_2 (G. Peyronnet)

 Clitocybe amoenolens (Serge Poumarat)

    A la suite de cette excursion, Charignon & Garcin (1998) publient une description du champignon, sans en élucider l'identité. Ces problèmes de détermination de l'espèce proviennent de la difficulté à la situer de manière certaine dans l'un des deux genres voisins : Clitocybe et Lepista. L'aspect général, la séparabilité des lames et la cyanophilie des spores, observées par Charignon & Garcin (1998) et confirmée par M. Bon (in litt.), incitent ces auteurs à placer l'espèce dans les Lepista, où aucune espèce décrite ne semble correspondre au champignon savoyard.

    La comparaison bibliographique entre les spécimens savoyards et Clitocybe acromelalga Ichimura par Fourré (1997) et Charignon & Garcin (1998) n'apporte pas de réponse, faute d'une analyse anatomique comparative, et diverses spéculations sont émises sur une naturalisation en Savoie de ce champignon japonais. Cette espèce endémique de l'Asie orientale (Corée, Japon) est, à l'heure actuelle, la seule connue comme responsable du syndrome acromélalgien (Ichimura, 1918 ; Kawamura, 1954 ; Imazeki & Hongo, 1957: 20 ; Nakamura et al., 1987 ; Imazeki et al., 1988: 68 ; Romagnesi, 1989 ; Guez, 1990).

    D'après les descriptions et illustrations fournies par Charignon & Garcin (1998), Neville & Poumarat (1998) suggèrent d'identifier les récoltes savoyardes à une espèce décrite par Malençon & Bertault (1975 : 40) des cédraies du Maroc sous le nom de Clitocybe amoenolens Malençon. Cette espèce, signalée par Poumarat & Neville (1994) dans les Hautes-Alpes, avait même été déterminée en Maurienne quelques années auparavant par Bon (1987). Courtecuisse et al. (1998), Boiron & Courtecuisse (1999 : 149) et Saviuc (1999: 6) adoptent cette détermination.

    Toutefois, le hiatus écologique et géographique apparent dans la répartition de Clitocybe amoenolens, et divers caractères non signalés dans la description originale et diversement interprétés (cyanophilie de la paroi sporale et localisation de la pigmentation) ont conduit à approfondir cette hypothèse de manière critique et à examiner les autres membres de la section Gilvaoideae (Harmaja) Bigelow du genre Clitocybe, pour considérer d'autres possibilités éventuelles.

Description des récoltes savoyardes
Macroscopie (d'après Charignon & Garcin, 1998
)

Chapeau : 4-7 cm, convexe à plan-convexe, bombé chez les jeunes, puis largement déprimé mais jamais franchement en entonnoir, à marge longtemps enroulée, courtement cannelée par l'empreinte des lames non hygrophane ; revêtement légèrement visqueux par temps humide, mat-givré chez les jeunes puis finement dissocié en écailles plus ou moins redressées, roussissantes depuis l'extrémité jaune-ocre clair à brun jaunâtre, puis roussissant fortement à partir du centre, parfois brun rougeâtre chez les vieux exemplaires, présentant sur la plupart des exemplaires des guttules plus sombres vers le centre, la marge conservant lontemps un aspect givré-pruineux.

Lames : moyennement serrées, 40-55, 1 (3) lamellule, larges de 2-3 mm, décurrentes, nettement limitées en haut du pied, séparables quelques heures après la récolte (peu évident sur le frais), crème blanchâtre puis ochracé pâle, concolores au chapeau chez les jeunes ; arête entière, concolore. Sporée non obtenue.

Pied : 2-5 x 0.4-1.2 cm, subcylindrique, parfois atténué en haut ou en bas ou un peu renflé à la base, finement pruineux au sommet, crème ochracé, taché de roussâtre à la fin ; base profondément enfouie dans la litière, à mycélium blanc cotonneux dense agglomérant les aiguilles.

Chair : relativement épaisse dans le chapeau et un peu élastique, fibreuse dans le pied, crème jaunâtre pâle à isabelle. Saveur fongique-subfarineuse, aprescente sur le tard. Odeur forte, aromatique, agréable, irinée, de seringat ou de jasmin, rappelant Tricholoma caligatum ou Inocybe bongardi, écoeurante à la fin.

 Réaction chimique : jaunâtre à KOH sur le revêtement piléique (décoloration du pigment intracellulaire).


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   99

Microscopie (observations par P.-A. M.)

Spores (sur revêtement piléique) : 4,3-4,97-5,6 x 3,0-3,48-4,0 µm, Q = 1.43, V = 64 µm , ovo-elliptiques à subglobuleuses, parfois un peu ovoïdes, à apicule tronqué long d'environ 0,5-0,7 µm, lisses en microscopie optique, à paroi épaisse d'environ 0,2 gm, à couche externe très mince légèrement cyanophile ; contenu généralement uniguttulé, à cytoplasme légèrement cyanophile ; spores toutes uninucléées.

Basides 23-30 x 5-7,5 µm, cylindro-clavées à base atténuée, stérigmates non observés ; paroi non cyanophile ni carminophile ; contenu à gouttelettes lipidiques assez nombreuses, jaunâtres, dépourvu de granulations carminophiles.

Basidioles très nombreuses et volontiers avortées, cylindro-clavées à vermifor­mes, les plus grosses à gouttelettes huileuses ; certaines basidioles différenciées en poils plus ou moins émergents, 15-40 x 2,5-4 µm, grêles, cylindro-clavés à subfusiformes, parfois ramifiées ou exceptionnellement digitées, pas rares à abondantes par endroits (arête et faces).

Trame des lames à médiostrate emmêlé présent jusqu'à la moitié de la longueur, puis parallèle par développement des hyménopodes.

Revêtement piléique d'abord faiblement gélifié à hyphes grêles couchées ou à terminaisons redressées, cylindracées ou digitées-ramifiées, puis vite noyées dans un mucus peu dense et redressées, x 2-3,5 gm, disparaissant par dessèchement et laissant à nu la couche superficielle de l'hypoderme, un peu gélifiée, avec quelques terminaisons cylindriques çà et là et des hyphes sectionnées en surface, x 3-6 µm.

Sous-hyménium rameux, à éléments contournés et courtement ramifiés, x 3,5-4,5 µm. Hypoderme à hyphes parallèles mêlées à des hyphes d'orientation variable, x 3-6 µm.

Chair à hyphes x 3-12 µm, à paroi plutôt mince et lisse, soudées entre elles mais avec des méats çà et là, et parcourues de nombreuses hyphes oléifères à contenu jaune soluble dans les bases (bien observables dans le chloral hydraté et le melzer mais non colorées par ceux-ci), également présentes dans la trame des lames.

Pigmentation pariétale lisse partout, jaunâtre, incrustant çà et là sur les hyphes les plus grêles du revêtement piléique ; pigmentation intracellulaire jaunâtre dans la plupart des hyphes du suprapellis.

Revêtement du pied couvert au sommet de nombreux poils hyalins à paroi mince, 15-35 x 3-5,5 µm, cylindracés, ondulés ou pluriétranglés, droits ou tortueux ; couche corticale mince, 15-20 µm, à hyphes à peine plus grêles que celles de la chair, x 2-3 µm.

Récoltes examinées (P-A. Moreau.)

      Lanslebourg (Savoie), à deux endroits différents, l'un sous épicéas avec quelques mélèzes, l'autre sous mélèze au pied du centre de vacances, dans la litière sèche à recouvrement abondant de Deschampsia flexuosa (L.) Trin. ; sur sol d'éboulis calcaires, alt. 1 400 m ; présence de basidiomes même par temps sec depuis plusieurs semaines. Toutes ces stations se situent en fond de vallée, en climat sec oro-thermophile. Récoltes des 6 septembre 1997, 28 août 1999 (herb. P-A. Moreau n° 99082801) et 4 septembre 1999 (Herb. P-A. Moreau n° 99090401).

      Plusieurs récoltes à proximité de Bessans (73) ont également été effectuées par R. Fillion.


100 P-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & E Seigle-Murandi

Étude de l'hypothèse Clitocybe amoenolens

     Les espèces appartenant au genre Clitocybe et présentant une ressemblance morphologique avec les Lepista du groupe de L. inversa, par leur couleur ocre à orangée, l'absence d'hygrophanie et des lames nettement décurrentes, mais à spores lisses, sont actuellement classées dans la section Gilvaoideae Harmaja (sect. Gilvaoideae Harmaja 1969, Karstenia 10, p. 70 : « Pileus non hygrophanus, colore (cinnamomeo, (areolatus ; tomentum basale stipitis non album sed pallide brunneum, elementa alia mycelii desunt ; lamellae coloratae, pallide cinnamomeae ; odor et sapor fungoideus vel farinaceus ; sporae parvae, solitarii, omnes vel pars maxima earum basi obtusa, nullae vel pars minor (lacrymoideae, apiulo parvo vel medio. Holotypus : Clitocybe gilvaoides Kauffm. »), au sein du sous-genre Clitocybe (Harmaja, 1969: 70 ; Clémençon, 1984 ; Bon, 1997).

Clitocybe amoenolens (PAM) 1998

Dans cette section, le seul taxon décrit avec une odeur forte aromatique est Clitocybe amoenolens Malençon in Malençon & Bertault (1975). C'est d'ailleurs cette odeur, caractéristique, qui a conforté Neville & Poumarat (1998) dans leur détermination des récoltes savoyardes, détermination que leur avait déjà suggéré l'aspect macroscopique du champignon illustré par Moreau in Charignon & Garcin (1998).

     La présente étude était donc l'occasion de confirmer cette détermination par les caractères des autres récoltes et d'étudier, de manière plus complète, cette espèce peu connue et remarquable.

     Clitocybe amoenolens est un champignon peu répandu mais localement abon­dant, qui a beaucoup intrigué Malençon dont les notes inédites (conservées à MPU, Montpellier) sont remarquablement détaillées à son sujet. D'abord simplement cité sous le nom de Clitocybe fallaciosa (inval.), sans description, dans un catalogue préliminaire des champignons du Moyen-Atlas (Malençon, 1959), il est publié et décrit en détail dans la Flore du Maroc (Malençon & Bertault, 1975) sous le nom de C. amoenolens (le nom C. fallaciosa était préoccupé par un taxon de Spegazzini). Manquent toutefois à cette description des indications sur la cyanophilie des spores, la structure du sous-hyménium et la localisation des pigments, ainsi qu'une illustration du revêtement piléique.

Examen du matériel original de Malençon

     L'herbier de G. Malençon est conservé à l'herbier MPU (Montpellier) ; le matériel correspondant à l'espèce en question y a été consulté et étudié par l'un d'entre nous (P-A. M.).

    C. amoenolens y est représenté par quatre pochettes, correspondant aux récoltes 1229 (Azrou, près Moudmèn, 6/11/1942), 1419 (id., 1/11/1943 : holotype), 1614 (Azrou, piste de Rai el mà, 21/11/1945) et 6143 (Ifrane, 9/11/1967). Des notes personnelles abondantes concernent ces récoltes ainsi que trois autres absentes de l'herbier : 1500 (Azrou, 1944), 1560 (id., 19/11/1944) et 2560 (id., 1/11/1953).

     Les notes de Malençon sont très précieuses pour comprendre la variabilité de cette espèce, que l'auteur a suivi sur la station d' Azrou pendant plus de vingt ans. D'après ses nombreux croquis et descriptions, le champignon est relativement stable dans ses caractères, dont les variations sont essentiellement chromatiques : le chapeau passe de crème rosé à alutacé puis roussâtre depuis le centre (1229 et 1419 jeunes, 1560 très frais, 2560, 6143), mais le roussissement général peut être bloqué par la sécheresse, qui peut également influer négativement sur la présence de guttules (1500). Le spécimen de la récolte 1614 est nettement creusé en entonnoir, rappelant C. gilvaoides Kauffm. La récolte 1560, abondante, présente des intermédiaires vers la forme précédente, ainsi qu'un pied creux non noté sur les autres récoltes. La récolte 6143 possède des spores plus courtes et plus obèses que les précédentes d'après l'auteur. Le caractère le plus constant et remarquable de toutes ses récoltes est l'odeur, toujours comparée par Malençon à celle d'Inocybe corydalina.


 Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   101

     Malençon s'est beaucoup intéressé à la structure piléique de ce champignon, tantôt viscidule ou même visqueux, tantôt tomenteux-méchuleux. Ses observations inédites à propos de la récolte 1500 méritent d'être citées : « Les échantillons ci-dessus, développés et récoltés en période sèche, ont montré un revêtement intéressant à étudier en ce sens qu'il était peu gélifié et montrait encore assez bien sa constitution première. En fait, ce revêtement est enchevêtré (dressé et lâche - il arrive qu'on l'ait encore à la marge des adultes où il se maintient longtemps) ; la gélification survient et remplit les espaces qui séparent les hyphes si bien que celles-ci semblent nager dans le mucus, mais bientôt a lieu un affaissement général qui couche plus ou moins tout cela. En définitive, on a donc un revêtement couché-gélifié qui, au début, était ascendant et sec. Ceci explique bien le passage de l'état tomenteux sec et mat à celui de lisse, lubrifié et lustré, qu'on observe macroscopiquement sur le chapeau » (herb. Malençon, MPU).

    Toutes ces récoltes ont été effectuées sous ou au voisinage de Cedrus atlantica (Endl.) Manetti ex Carrière, souvent avec buissons de Ilex aquifolium L. ou de Quercus ilex L. Les altitudes des stations sont de 1650-1 700 m (Azrou-Moudmèn) et 1 600 m (Ifrane), toutes dans le Moyen-Atlas.

    Les exsiccata des récoltes 1222, 1419 et 1560 sont malheureusement en mauvais état, et Malençon signale dans ses notes qu'il a égaré les sporées correspondan­tes. En revanche, la récolte 6143, bien que partiellement moisie, est encore bien examinable et accompagnée d'une sporée abondante, et la description microscopique ainsi que les dessins microscopiques ont été effectués sur cette récolte (Fig. 2). A l'exception du sous-hyménium, non étudié par Malençon, la plupart des informations microscopiques utiles se trouvent dans les notes inédites de l'auteur.

Observations personnelles [P.-A. M., janvier 2000] (herb. Malençon 6143, MPU)

Sporée : crème blanchâtre, estimée à Ha (code Romagnesi, 1967), 4 (code Dagron, inéd.). Sur sa fiche descriptive, Malençon avait précisé : « sporée blanc pur ». Celle que nous avons observé après en avoir amassé une petite partie sur lame de verre est distinctement crème, ce qui concorde avec les observations de Champon (in Charignon & Garcin, 1997), qui estimait que la faible sporée obtenue sur des spécimens de Savoie étaient légèrement colorée sans pouvoir préciser le type de coloration.

Spores (sur sporée) : 3,8-4,54-5,3 x 3,0-3,46-3,9 mm, Q = 1,31, V = 58 mm3, ovo-elliptiques à subglobuleuses, souvent légèrement élargies vers le sommet, à spicule tronqué, lisses en microscopie optique, à paroi épaisse d'environ 2 mm, à couche externe très mince moyennement cyanophile ; contenu généralement uniguttulé.

Basides (18) 22-30 x 3,5-4,5 Inn, cylindracées ou onduleuses à base souvent atténuée, à gouttelettes lipidiques jaunâtres abondantes, et cytoplasme parsemé de petits granules fortement cyanophiles çà et là ; granulations canninophiles absentes.

Sous-hyménium bien développé et rameux à nombreuses basidioles latérales.

Revêtement piléique observé sur spécimen assez jeune, encore bombé mais altéré ; le revêtement est au stade gélifié : ixotrichoderme confus et lâche, épais de 70-100 mm, à hyphes grêles x 2-3,5 pm, cylindracées à légèrement diverticulées-digitées ou en crosse.

Hypoderme confus, plutôt emmêlé, épais d'env. 40 gm, à hyphes x 2,5-4 lun. Hyphes oléifères à contenu jaunâtre nombreuses, parcourant la chair sans orientation perceptible, mais devenant hyalines dans KOH.


Moreau et al 102


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   103

Pigmentation pariétale lisse jaunâtre sur toutes les hyphes ; pigmentation intracellulaire jaune vif localisée au revêtement et à l'hypoderme, très atténuée dans KOH 5 %.

Récoltes françaises examinées :

—    Guillestre (Hautes-Alpes, 05), sous Pinus silvestris dominant, 26 octobre 1992, leg. D. Villeneuve, herb. S. Poumarat n°92.10.25.217 ;

—    Région d'Embrun (Hautes-Alpes, 05), sous mélèzes (Larix decidua), 10 octobre 1993, herb. S. Poumarat n° 93.10.09.22 ;

—    Gréolières-les-Neiges (Alpes-Maritimes, 06), récolte non documentée, exposée lors de la session S. M. E - F. A. M. M. 1996 à la Colle-sur-Loup, 8 octobre 1996, herb. P. Neville n° 96.10.07.34 bis.

    Les deux premières récoltes ont déjà été signalées et décrites in Poumarat & Neville (1993), la troisième est citée dans les actes du congrès (anon. 1998: 70 ; Neville & Poumarat 1998: 7).

    Les spécimens examinés sont incontestablement conspécifiques au champignon récolté en Maurienne, décrit par Bon (1987) et Charignon & Garcin (1998), qui doit donc être nommé Clitocybe amoenolens Malençon. Cette confirmation de la détermination élargit la répartition écologique et géographique de cette espèce, dont les stations de Lanslebourg représentent actuellement la limite septentrionale. De caractère orophyte thermophile, elle est pour l'instant connue de Savoie (73), des Hautes-Alpes (05), des Alpes Maritimes (06), du Moyen-Atlas marocain, et dans les Abruzzes (Italie ; Signorello & Anastase, inéd.). En France, elle est signalée entre 1 200 et 1 500 m d'altitude, dans les fonds de vallée secs et les pentes exposées au sud.

    II s'agit, dans l'état actuel de nos connaissances, d'un champignon lié aux Pinaceae caractéristiques de ces climats : Cedrus atlantica, Larix decidua Mill. et Pinus sylvestris L., peut-être aussi Picea abies (L.) Karst., sur sols calcaires recouverts d'une litière brute épaisse.

 Position systématique et affinités de C. amoenolens avec d'autres taxons
Clitocybe ou Lepista ?

    La définition du genre Lepista a fait l'objet d'une controverse fournie, d'abord par le problème taxinomique posé par son espèce-type, Paxillus lepista Fr., puis par ses limites vers les genres Tricholoma (Fr.) Staude et Clitocybe (Fr. : Fr.) Staude. Singer (1962a), suivi par Harmaja (1969), Kühner (1980) et les auteurs actuels, propose d'isoler le genre Lepista par l'ornementation sporale, distinctement verruqueuse chez les espèces typiques, et par la cyanophilie de la paroi sporale, caractère également partagé par divers Clitocybe (Singer, 1972 ; Harmaja, 1974). Mais l'existence d'espèces marginales par leurs caractères sporaux mal tranchés (Lepista irina (Fr.) Bigelow, Clitocybe nebularis (Batsch : Fr.) Kummer, C. martiorum J. Favre, etc.) a conduit plusieurs auteurs à rediscuter les limites entre Clitocybe et Lepista.

    Bigelow (1965), après avoir suivi les propositions de Singer (1962a) et adopté le genre Lepista, fait marche arrière (Bigelow & Smith, 1969) et propose de le réduire à une section du genre Clitocybe, baptisée sect. Verruculosae Bigelow & Smith 1969: 148. La nouvelle définition de ce dernier, encore élargi l'année suivante aux Omphalina de la section Pyxidatae (Bigelow, 1970), n'est guère suivie. Harmaja (1974), en particulier, cherche à exploiter de nouveaux caractères non observés par Bigelow pour justifier la séparation Clitocybe–Lepista.


104 P-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & E Seigle-Murandi

    Ses conclusions l'amènent à modifier la classification traditionnelle, en proposant de définir le genre Lepista par des caractères observés sur exsiccata

—   cyanophilie de la paroi sporale ;

—   fréquence de spores collapsées sur l'hyménium ;

—   présence régulière de spores collées par tétrades.

    D'après Harmaja (1974: 83), la cyanophilie des spores, qu'elle soit forte ou à peine marquée, est caractéristique du genre Lepista. Par la suite (1978), il ajoute la cyanophilie et la carminophilie pariétales des basides comme caractéristiques des Lepista.

    La première conséquence de ces redéfinitions successives est le transfert de Clitocybe nebularis dans le genre Lepista (1974). La suivante est celui de Clitocybe diatreta, C. odora, C. phyllophila et plusieurs autres clitocybes, considérés jusqu'alors comme typiques, dans ce même genre (1976, 1978).

    La ressemblance marquée avec L gilva, les lames plutôt séparables, les spores légèrement teintées sont autant de caractères incitant à rechercher C. amoenolens dans le genre Lepista. Mais les caractères microscopiques traditionnels se sont révélés peu discriminants : la faible taille des spores rend leur ornementation et leur coloration dans le bleu lactique difficiles à diagnostiquer ; de plus les spécimens de Maurienne n'ont fourni que de très légères sporées difficiles à évaluer (Charignon & Garcin, 1998). Nous avons donc recherché les différents caractères exploités par Harmaja (1974, 1976, 1978) pour redéfinir les deux genres.

   Chez C. amoenolens, nous n'avons observé de tétrades (peu nombreuses) que dans la récolte Poumarat 92-10-25-217, par ailleurs à spores légèrement plus allongées et moins mûres, et pas ou très peu de spores collapsées sur les spécimens examinés. Quant à la cyanophilie, elle nous est apparue faible et localisée au mucostratum. Par conséquent, au sens de Harmaja (1978), C. amoenolens trouverait une place de transition embarras­sante entre les deux genres par des caractères discriminants peu affirmés. Pour tous les autres auteurs cités, il se place nettement dans les Clitocybe, classement que nous adoptons ici, en suivant, comme Bon (1997) et la plupart des auteurs actuels, la position de Harmaja (1974, mais non 1976, 1978).

    Le genre Neoclitocybe Singer (1962b : 55) est distingué du genre Clitocybe par des hyphes piléiques diverticulées en structure « ramealis » et un pied greffé sur le substrat. Initialement destiné à regrouper des taxons tropicaux omphaloïdes d'affinités ambiguës, il s'enrichit en 1986 de deux espèces tempérées sans parenté directe : C. alnetorum J. Favre et, justement, C. amoenolens Malençon. Toutefois le caractère des hyphes digitées se retrouve, plus ou moins développé, chez divers taxons appartenant aux sections Clitocybe, Gilvaoideae et Candicantes, ce qui rend peu cohérente la conception de Neoclitocybe Singer élargie aux espèces des régions tempérées (Singer 1975, 1986) ; elle est ici rejetée.

 

Affinités de C. amoenolens dans le genre Clitocybe

    Au sein du genre Clitocybe, la section Gilvaoideae est limitée du côté de la section Clitocybe [C. gibba (Pers. : Fr.) Kumm., C. squamulosa (Pers. : Fr.) Kumm., etc.] par la forme des spores, à base obtuse chez les Gilvaoideae et aiguë ou confluente chez les Clitocybe (Harmaja, 1969), par la pigmentation incrustante importante chez les seconds et nulle ou faible chez les premiers (Bon, 1997), et, d'après Clémençon (1984 : 8), par la couleur brune du mycélium basal chez les Gilvaoideae. Elle s'éloigne encore de Clitocybe geotropa et espèces voisines par l'habitus et la taille moyenne, et toujours la forme de la base des spores. Enfin, la section Sinopicae Harmaja, dont elle se révèle la plus proche, s'en distingue par des couleurs vives, des spores en général plus grandes (Harmaja, 1969) et un pigment incrustant développé (Bon, 1997) ; le revêtement est généralement un trichoderme couché à articles courts.


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   105

     Chez C. amoenolens, la forme des spores, à base typiquement obtuse, exclut la section Clitocybe ss. Harmaja, et leurs dimensions très faibles la section Sinopicae. Reste la section Gilvaoideae, dont les seuls caractères non conformes sont l'odeur si caractéristique (mais Harmaja [1969] ne fondait sa description que sur les espèces connues de Fennoscandie) et le mycélium blanc, que Clémençon n'exclut de la définition de la section qu'en 1984.

    Le seul auteur à attribuer à C. amoenolens une situation précise dans le genre Clitocybe est Bon (1983: 15 ; 1997: 43), en le plaçant dans la section Gilvaoideae Harmaja, sous-section Gilvaoideae. Au sein du découpage actuel du genre Clitocybe, C. amoenolens trouve en effet une place assez confortable dans la section Gilvaoideae, dont la définition élargie par Bon (1983, 1997) permet d'accueillir, outre notre espèce, C. rufoalutacea Métrod ex Bon et C. socialis (Fr.) Gillet. Clémençon (1984) préfère placer C. rufoalutacea dans la section Clitocybe, mais transfère C. splendoides Bigelow dans les Gilvaoideae malgré les spores à tendance lanniformes signalées par Bigelow (1965 : 49) et Bon (1983: 14).

Examen de l'hypothèse Clitocybe subinvoluta

    Cette première détermination avait été proposée par M. Locquin à partir des déchets de l'intoxication de 1996 (in litt., 31/12/1996, puis in Fourré, 1997). Nous n'avons pas pu examiner ce matériel, non conservé par M. Locquin (in litt., 13/5/2000)

    Clitocybe subinvoluta a d'abord été décrit par Batsch (1783, n° 204) comme « Agaricus subinvotutus », puis repris par W.G. Smith comme Clitocybe.

    La planche de Batsch (1783) représente un champignon unique, jeune, ocre carné, robuste, charnu, à pied épais, qui pourrait parfaitement représenter un Clitocybe geotropa (Bull. :Fr.) Quél. sans mamelon. C'est d'ailleurs ainsi que l'interprètent Cooke (1881, pl. 108A), Bresadola (1928, pl. 167) et Ji-Yul & Soon-Woo (1985 : 413, n°225, pl. 50) en utilisant la combinaison C. geotropa var. subinvoluta (Batsch) Bres.

    Lange (1935) est l'un des rares auteurs modernes à reprendre le nom de C. subinvoluta, et avoue ses difficultés à définir ce taxon ; il propose deux descriptions distinctes. Le n° 10 (p. 76, pl. 34), sub nom. « C. subinvoluta W.G. Sm. (?) », décrit sur un seul exemplaire, est un champignon « rather large (...) pale dingy brownish­ incarnate », à pied robuste jusqu'à 2 cm à la base, et à couleur générale brun-roux assez soutenue, qu'il est difficile d'interpréter précisément. Le n° 10a, sub nom. «C. subinvoluta W.G. Sm. (?) var. », est une espèce plus grande encore, dont l'aspect est celui de C. geotropa à l'exception de la couleur du jeune spécimen qui est roussâtre. Lange précise lui-même que ce taxon lui paraît intermédiaire entre le n° 10 et C. geotropa, ce qui amène à penser que tous ces C. subinvoluta s'apparentent étroitement à ce dernier.

    Bon (1997: 36) cite C. subinvoluta sur la base de la description du n° 10 de Lange (1935). Les spores mesurées par Lange, 5,5-6 x 3,5-4 µm, déjà trop longues par rapport à celles de notre champignon (4,5-5,5 x 3-4 µm), sont bien plus grandes encore in Bon (1997) : (5,5) 6-7,5 (8,5) x 3,5-5 µm. Le 10a de Lange est cité par Bon comme illustration de C. subsalmonea Lamoure (« sauf spores », les spores de la description de Lange étant en effet rondes et bien plus petites).

    Nous rejetons la possibilité d'appliquer le nom de C. subinvoluta à notre champignon savoyard, dont les caractères divergent de toutes les descriptions citées précédemment, et dont la forme des spores l'exclut définitivement du groupe de C. geotropa.


106 P-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & E Seigle-Murandi

 Comparaison avec d'autres taxons du genre Clitocybe, section Gilvaoideae

 Parmi les taxons voisins susceptibles d'être comparés avec C. amoenolens :

Clitocybe gilvaoides Kaufm MICH-F-10144_A1_lg

MICH-F-53764_P1

MICH-F-10144_P1_lg     C. gilvaoides Kauffm. : décrit par Kauffman (1927: 195) puis illustré par Bigelow (1965 : 61 ; 1985 : 322), ce champignon paraît très voisin de C. amoenolens par la microscopie, bien qu'aucune précision ne soit apportée sur le sous-hyménium ou la présence éventuelle d'hyphes oléifères. Harmaja (1969) signale pour la première fois C. gilvaoides en Europe, d'après plusieurs récoltes scandinaves légèrement divergentes ; faute d'avoir pu décrire le champignon frais, la description macroscopique est recopiée de Bigelow (1965). Par rapport aux récoltes américaines, inodores, le chapeau de C. amoenolens est bombé chez les jeunes exemplaires, ce qui n'est jamais le cas de C. gilvaoides. La proximité systématique des deux espèces est cependant probable.

 

 

     C. gracilis (Bigelow & A.H. Smith) Harmaja (= C. gilvaoides var. gracilis Bigelow & A.H. Smith) : plus petit, plus pâle que C. gilvaoides, et s'en distingue par une saveur farineuse et une odeur « somewhat pungent » (Bigelow, 1965 : 61 ; 1985 : 324). Ce taxon, alors connu d'un seul spécimen américain, est signalé en Scandinavie par Harmaja (1969: 72) qui l'élève au rang d'espèce. C. gracilis a attiré l'attention de Malençon, qui conclut : « [il...] est nettement plus pigmenté dans toutes ses parties, y compris la chair piléique, et exhale une odeur âcre » (in Malençon & Bertault, 1975 : 140), ce qui permet de le distinguer de C. amoenolens. Les spécimens scandinaves décrits par Harmaja (1969) possèdent une odeur farineuse.

    C. foveolata Bigelow : décrite par Bigelow (1985: 326), cette espèce améri­caine se distingue de l'ensemble du groupe par son chapeau hygrophane et sa saveur amère, caractères qu'aucune autre espèce citée ici ne possède.

    C. mortaricola Bigelow : cette espèce, voisine de C. gibba à couleurs rosâtres d'après Bigelow (1965: 48), est décrite d'une unique récolte américaine, effectuée dans une cave (« on soil and sloughed cernent in cellar »), et dont les caractères les plus intéressants sont l'odeur agréable et la saveur farineuse. Bien que Bon (1997) mentionne cette espèce en note près de C. amoenolens, il semble qu'il s'agisse d'un taxon voisin de C. bresadolana Sing. ex Bon (sect. Clitocybe), par ses spores de 7-9 x 4,5-6 µm étroitement elliptiques et la réaction sombre du revêtement piléique au KOH.

Clitocybe rufoalutacea = Clitocybe subalutacea

Clitocybe rufoalutacea Métrod ex M. Bon =Clitocybe subalutacea ss. Ricken, J.E. Lange Clitocybe alutacé Comestibilité La Vèze (Doubs - France) le 22/09/2014 Saône (Doubs - France) le 24/09/2014

C. rufoalutacea Métrod ex Bon : Métrod (1946: 46) proposait de renommer « C. rufulo-alutacea » le C. subalutacea (Batsch : Fr.) Kumm. ss. Ricken et ss. Lange (1935: 75, pl. 33G). Toutefois, la description de Métrod concerne un champignon d'aspect apparemment voisin de C. amoenolens, dont la différence macroscopique principale réside une fois de plus dans l'odeur, « d'abord agréable de mousse, puis désagréable de moisi ». Bon (1996) valide ce taxon sous le nom de C. rufoalutacea, dont le type est la récolte originale de Métrod (herb. PC, Paris). Bon & Chevassut (1973) signalent C. rufoalutacea aux environs de Béziers (Hérault), avec une odeur faible, peut-être anisée, puis terreuse forte. Quoi qu'il en soit, C. rufoalutacea, dans son sens original, semble bien placé dans les Gilvaoideae mais reste mal connu.

  C. socialis (Fr.) Gillet : ici encore, la description microscopique de Bigelow (1959: 130) paraît identique à celle des précédents, et cette espèce trouve donc actuellement sa place dans les Gilvaoideae. Toutefois l'odeur et la saveur sont décrites « douces à plutôt désagréables ou subfarineuses » (Bigelow, 1959), « nulles ou un peu farineuses » (Bon, 1997: 42), « odeur fongique-banale, saveur légèrement farineuse » (Clémençon, 1984 : 39). De plus, tous ces auteurs s'accordent à décrire une couleur rouge sombre, brun rougeâtre à rosâtre, donc plutôt semblable à C. sinopica (Fr.) Kumm., mais à chapeau non squamuleux.

  C. subclavipes Murrill : une longue étude bibliographique de ce taxon, restée inédite, se trouve dans les notes de Malençon (MPU), datant des premières tentatives de l'auteur pour déterminer C. amoenolens à l'aide de l'ouvrage de Kauffman (1927). Le résultat de cette comparaison est négatif :


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   107

 malgré une odeur agréable et des dimensions sporales compatibles, le champignon de Murrill est grisâtre et affine à C. clavipes (Pers. : Fr.) Kummer.

C. subsinopica Hannaja : R. Kühner (in litt., herb. Malençon [MPU]) a avancé cette identité, à titre d'hypothèse, pour le champignon du Moyen-Atlas. Il s'agit de la plus microsporée des espèces de la section Sinopicae Harmaja, dont les spores sont toutefois encore trop grandes pour coïncider avec celles de C. amoenolens et dont l'odeur est subnulle. De plus, comme dans toutes les espèces de cette section (ou sous-section), le revêtement piléique est dissocié en squamules, et le pigment est majoritairement incrustant.

Comparaison avec des espèces du genre Lepista

     En raison de la cyanophilie légère des spores, des investigations ont été conduites en direction du genre Lepista. Deux espèces encore insuffisamment décrites par la littérature ont ainsi attiré l'attention des déterminateurs successifs.

Lepista ameliae photo S. PoumaratLepista ameliae (Arcangeli) Singer & Clémç. : cette espèce méridionale rare, décrite sous Quercus ilex (Courtecuisse & Duhem, 1994: 174 n° 286), possède une odeur « fruitée aromatique » ou « de choucroute ? » (Bon, 1997 : 99). La cyanophilie des spores est établie par Singer (1972), qui le classe alors dans les Lepista, et Bon (loc. cit.) lui attribue un revêtement glabre et des spores bassement verruqueuses, plus petites encore que celles de C. amoenolens. Ce taxon mal connu reste à décrire précisément.

Lepista ameliae in Contu OestZPilz_7_0025-0027-page-002Lepista ameliae in Contu OestZPilz_7_0025-0027-page-002

 

 

 

 

 

Lepista lentiginosa (Fr.) Bresinsky : cette lépiste serait le seul membre européen du genre à présenter des hyphes piléiques diverticulées, caractère fréquent chez nos Gilvaoideae ; plusieurs caractères macroscopiques et microscopiques cités par Bon (1997: 98) évoquent par ailleurs C. amoenolens. Toutefois, la récolte Bon 740922 (herb. M. Bon, LIP) possède des spores distinctement cyanophiles et irrégulièrement verruqueu­ses, à verrues éparses mais saillantes, typiques des Lepista, sous-genre Paralepista.

Étude de Clitocybe acromelalga

    Cette espèce, décrite du Japon et signalée par ailleurs uniquement en Corée, s'est fait connaître aux mycologues européens à travers les publications d'Imazeki & Hongo (1957), Imazeki et al. (1988), Romagnesi (1989) et Guez (1990). La ressemblance avec L. inversa est signalée par tous ces auteurs, tout comme elle l'était avec C. amoenolens (Malençon & Bertault, 1975 ; Charignon & Garcin, 1998). La comparai­son entre C. acromelalga et C. amoenolens s'imposait donc, tant sur le plan biochimique que sur le plan anatomique. L'un de nous (D. G.), avec l'aide du mycologue japonais S. Miyauchi, a pu récolter au Japon à l'automne 1999 des spécimens déterminés C. acro­melalga sur deux stations différentes, dont l'une (Nagaoka) est bien connue des mycologues et toxicologues locaux et d'où furent extraits les différents acides acromé­liques ; la description macroscopique a été effectuée sur le frais, l'analyse microscopique a été achevée en France par l'un de nous (P.-A. M.).

Clitocybe acromelalga Ichimura 1918, Bot. Gazette (Tokyo) 65 : 110

Clitocybe_acromelalga_99_11_02_1_opt2(à gauche) Spécimens étudiés. Aspect imbu, sous une pluie persistante.

Clitocybe acromelalga dokusasako 5

 

 

Spécimens sur le sec.

 

 

 

 


Chapeau (
1,2) 4-7 cm, plan convexe dans la jeunesse, puis plan-concave, brusquement déprimé au centre en ombilic de 1-3 cm de diamètre et 6-9 mrn de profondeur, irrégulier-lobé chez les spécimens cespiteux, régulier et parfaitement circulaire chez les autres ; revêtement piléique hygrophane,


108 P-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & E Seigle-Murandi

 lisse et brillant sous la pluie, puis mat à subvelouté en séchant, d'un agréable jaune orangé à ocre foncé par imbibition, roux-orangé au disque, parsemé de guttules brun-roux vers le centre et particulièrement vers l'ombilic, vite rompu en crevasses concentriques en séchant ; marge lisse, longtemps enroulée, finalement déroulée et récurvée dans la vieillesse, restant pâle, couverte d'une pruine blanchâtre épaisse recouvrant parfois tout le chapeau des jeunes spécimens ; marginelle blanche, crénelée-festonnée.

Lames serrées, jusqu'à 15 lames par cm à la marge et autant de lamellules, larges de 2-3 mm, non séparables, décurrentes-pentues, rarement fourchues, crème orangé pâle. Sporée fraîche : blanchâtre (lb, code Romagnesi 1967).

Pied 3-6,5 x 0,7-1,3 cm, atténué à la base mais subclavé chez les spécimens cespiteux, couvert de fibrilles longitudinales concolores au chapeau, pruineux au sommet comme la marge piléique, plein puis fistuleux ; mycélium affleurant la surface du sol, agglomérant la litière.

Chair mince, environ 3 mm d'épaisseur, tendre et blanchâtre dans le chapeau, crème jaunâtre pâle sous le revêtement piléique, avec un hypophylle café-au-lait, plus ferme et lavée de roussâtre dans le cortex du pied ; odeur nette et fruitée, plus ou moins agréable. Saveur fongique-amariuscule (rappelant Lentinula edodes ?), vite contaminée par l'odeur.

99_11_01_Clitocybe_acromelalga_Kobayashi

Clitocybe_acromelalga_99_11_2

Spores 3,2-4,20-5,1 x 2,6-3,17-3,7 µm, Q = 1,32, V = 45 µm3, ovo-elliptiques à subglobuleuses, lisses en microscopie optique, à apicule tronqué, proéminent jusqu'à 0,5 µm de longueur ; paroi organisée en 2 couches, la couche interne épaisse d'environ 0,2 µm et non cyanophile, la couche externe très mince et légèrement cyanophile ; contenu généralement uniguttulé, hyalin, cytoplasme légèrement cyanophile ; spores en majorité uninucléées, mais quelques spores à 2 noyaux çà et là (probablement issues de basides bisporiques).

Basides 18-30 x 4-5,5 µm, cylindro-clavées à légèrement ventrues, à base souvent amincie, la plupart à 4 stérigmates dressés longs de 3-4 µm, mais quelques basides bisporiques éparses ; contenu à nombreuses gouttelettes lipidiques jaunâtres.

Basidioles cylindroclavées banales relativement bien développées, issues du dernier élément du sous-hyménium, quelques éléments plus courts çà et là. Des articles cystidioïdes épars légèrement émergents, fusiformes ou pluriétranglés, à contenu identi­que aux basides, sont visibles sur l'arête et les faces.

Sous-hyménium filamenteux banal pour le genre, épais d'environ 15 µm, à hyphes grêles x 3,5-4,5 µm.

Trame régulière sur la moitié de la lame (vers l'arête), d'épaisseur moyenne 60-100 µm, à hyphes x 5-9 µm peu ramifiées et à peu près parallèles.

Hypophylle de même structure que le médiostrate, épais d'env. 30 µm.

Revêtement piléique d'abord en cutis très mince, à hyphes x 2-5 (7) gin, grêles, cylindracées à irrégulièrement digitées-ramifiées à extrémités obtuses, mêlées à des éléments clavés ou renflés épars ; puis légèrement gélifié et localement redressé en ixotrichoderme désorganisé, où les hyphes initiales sont rapidement collapsées puis détruites et inobservables, l'hypoderme à nu prenant à nouveau l'aspect d'un ixocutis mince, mais à hyphes lisses et souvent sectionnées.

Hypoderme très mince et peu différencié, épais de 15-30 µm, hyphes x 3,5-5 µm, à peu près parallèles.

Chair localement aérifère mais à hyphes parallèles et soudées x 5-15 pin, peu colorées, à paroi ridée-ondulée.

Pigmentation : pigment pariétal jaune terne partout, parfois très légèrement incrustant ; pigment intracellulaire jaune d'or abondant dans l'hypoderme et le suprapel­lis, mais soluble dans KOH 5 %, rare dans la chair.

Revêtement du pied à poils abondants dans la partie supérieure, 10-20 x 2,5-3,5 µm, à paroi mince, cylindracés, pluriétranglés ou onduleux, les plus courts souvent irrégulièrement renflés ou couchés ; couche corticale non sensiblement différenciée.

 


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   109

Moreau et al p 109 micro 3

Fig. 3 : Clitocybe acromelalga Ichimura (Guez 99-11-02-1). 1 : spores ; 2 : hyménium après dissociation (basides, sous-hyménium) ; 3 : articles cystidioïdes de l'hyménium (arête) ; 4 : revê­tement piléique, coupe radiale ; 5 : revêtement du pied, coupe radiale. Echelle = 10

 


110 P-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & E Seigle-Murandi

Récoltes examinées (P-A. M.):

    Nagaoka (département de Niigata, Japon), dans une petite plantation de bambous (Phyllostachys bambusoides Sieb & Zucc.), mêlée d'Acer palmatum Thunb. ex Murray, Cryptomeria japonica (L.f.) D. Don et Zelkova serrata (Thunb. ex Murray) Makino, pH de l'humus : 6,5, alt. 100 m, 2 novembre 1999, herb. D. Guez 99-11-02-1, 2 spécimens in herb. P.-A. Moreau (18 spécimens de tous âges, dont 5 fasciculés, choisis parmi une cinquantaine de basidiomes poussant en rond de sorcière sur la litière). Même station, automne 1998, herb. S. Miyauchi n° 98.187, 1 spécimen conservé à la faculté de pharmacie de Grenoble.

acromelalga atypique

Clitocybe acromelalga cf 1999 1102 (1 et2)

acromelalga_atypique1

Vallée de Amamizu-goshi, sous Cryptomeria japonica et Zelkova serrata, alt. 300 m, 2 novembre 1999, D. Guez 99-11-02-2, 4 exsiccata dont 1 in herb. P.-A. Moreau (récolte inodore, divergente, non décrite ici).

   Jusqu'à présent, le champignon est connu du Japon (Ichimura, 1918 ; Imazeki & Hongo, 1957 ; etc.) et de Corée (Ji-Yul & Soon-Woo, 1985).

Clitocybe acromelalga s'insère parfaitement dans la section Gilvaoideae, au voisinage de C. gilvaoides et C. gracilis. Les spores, bien qu'un peu plus petites, sont du même type que celles de C. amoenolens, et l'aspect macroscopique, l'odeur et la structure du revêtement piléique sont très voisines de ce dernier. Cependant, outre les différences morphologiques déjà repérées par Miyauchi (1998), deux différences majeures séparent C. acromelalga de C. amoenolens :

—    le sous-hyménium est emmêlé et ramifié chez C. amoenolens, filamenteux peu ramifié chez C. acromelalga ;

—    les hyphes à contenu jaunâtre, abondantes chez C. amoenolens, sont absentes de la chair de C. acromelalga.

     Les auteurs japonais ne signalent pas l'odeur de C. acromelalga, que D.G. qualifie de « fruitée, aromatique ». Ichimura (1918) indique « Smell not marked », ce que plusieurs auteurs ont pu interpréter comme une absence d'odeur.

 

Complément microscopique : ultrastructure et cyanophilie des spores
de
C. amoenolens et de C. acromelalga

Observations au M.E.T.

     Les spores de Lepista inversa étudiées par Besson (1972) au microscope électronique à transmission font apparaître une paroi constituée de deux couches principales :

—    l'exospore (ou sporothecium : Clémençon, 1970 ; Kühner, 1973, ou mucos­:Tatum : Keller, 1997), épaisse (0,1-0,2 µm) et irrégulière, opaque aux électrons, constituant les verrues ;

—    une couche bistratifiée, épaisse (0,2-0,3 µm), beaucoup plus claire, que Besson nomme « sclérospore » (1972: 1508 ; pl. I fig. 5, couches al : interne et a2 : externe) (elle correspond au tectum de Clémençon, 1970, et à la coriotunica de Keller, 1997). Elle précise également que cette spore est congophile, plus ou moins cyanophile, et que les deux strates sont indistinctes en microscopie optique.

     Les photographies de C. amoenolens (récolte Moreau 4/9/99, fig. 4) et C. acromelalga (récolte Guez 99-11-02-1, figs 5 et 6) ont été réalisées afin d'estimer leur degré d'analogie avec les Lepista (Clichés réalisés par A. Laurent (C.H.U. Grenoble, serv. Pr. E. Brambilla), sur matériel Philips CM10. Spores récupérées sur hyménium, fixées au glutaraldéhyde, post-fixées à l'acide osmique, puis colorées à l'acide Gallique 1 %, enfin déshydratées à l'alcool 100 et incluses en résine Epoxy (centifugation et resuspension entre chaque bain, 2000 tours rnin-1, 3 min). Coupes d'épaisseur 70 µm au microtome Reichert OMU3, colorées à l'acétate d'uranyle et au citrate de plomb.). On peut y distinguer (en suivant la nomenclature de Keller, 1997) :

—    le mucostratum, très mince (0,01-0,05 µm) et opaque, sans relief ;

 


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   111

 

Fig. 4: Clitocybe amoenolens Malençon (PAM 99090401). Coupe longitudinale d'une spore au M.E.T. x 50400. Photo A. Laurent, C.H.U. Grenoble. m : mucostratum. co : coriotunica. cy : cytoplasme.

—     la coriotunica, également bistratifié (podostratum ?), claire, épaisse d'envi­ron 0,211m, correspondant à la couche hyaline observée en microscopie optique ;

—     une couche interne, peu développée mais localement bien visible, opaque, mince d'environ 0,01 µm mais remplissant la majeure partie de l'apicule en formant un cal épais. Les clichés de Besson (1970, pl. I-5 et II-4) ne montrent pas distinctement cette couche chez L inversa, mais elle est présente chez L. irina (pl. I-4) et L panaeolus (pl. I-1, I-2, I-3).

     La structure de la paroi sporale de C. acromelalga et C. amoenolens est sensiblement identique, et les Figs 4 et 5 montrent clairement que ces spores sont lisses. La différence majeure entre ces espèces et les Lepista réside dans l'épaisseur et le relief du mucostratum, les autres caractères – notamment la bistratification de la coriotunica –paraissant communs aux deux genres Clitocybe et Lepista.

 


112   P-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & E Seigle-Murandi

 

Fig. 5: Clitocybe acromelalga Ichimura (Guez 99-11-02-1). Coupe longitudinale d'une spore au M.E.T x 37800. Photo A. Laurent, C.H.U. Grenoble. m : mucostratum. co : coriotunica. cy : cytoplasme.

 

Remarques sur la cyanophilie des spores

  Le caractère cyanophile des spores, signalé par Charignon & Garcin (1998), confirmé par Bon (in Charignon & Garcin, loc. cit.) pouvait laisser supposer une parenté étroite avec les Lepista. Mais ce caractère, non observé par Neville & Poumarat (1998), semble d'interprétation délicate et mérite attention.

   La cyanophilie s'observe dans le bleu coton (C4B) lactique préalablement chauffé (Harmaja, 1969: 83 ; Singer, 1972) : la couche externe de la paroi des spores cyanophiles concentre le bleu et, en coupe optique, contraste à la fois avec le milieu et avec la couche interne de la paroi.

   Chez Lepista inversa, le mucostratum est très épais (0,1 à 0,5 µm : Besson, 1970), remplit également les verrues des spores et se montre très cyanophile, masquant la faible cyanophilie des couches internes de la paroi. Chez C. amoenolens, en coupe optique, le mucostratum est cyanophile et probablement de même nature que chez L. inversa, mais sa minceur peut faire passer la coloration inaperçue ; il semble plus coloré sur les spores les plus mûres, en sporée ou déposées sur le chapeau. Entre le mucostratum et le cytoplasme, légèrement cyanophile sur les spores mûres, la coriotunica,

 


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   113

 Fig. 6: Clitocybe acromelalga Ichimura (Guez 99-11-02-1). Coupe longitudinale d'une spore au MET x 189000. Photo A. Laurent, C.H.U. Grenoble. m : mucostratum. co : coriotunica. cy : cytoplasme.

épaisse d'environ 0,2 µm, est non cyanophile. La transparence de cette couche rend plus évidente par contraste la cyanophilie externe qui, sans elle, passerait sans doute tout à fait inaperçue.

    Cette cyanophilie externe discrète a bien été observée chez C. amoenolens surtout au niveau de l'apicule, plus difficilement chez C. acromelalga où le mucostratum est encore plus mince.

    Kühner (1980 : 908) attire l'attention sur la cyanophilie de la couche externe du cytoplasme des Clitocybe et Lepista ; c'est effectivement le cas chez C. amoenolens et C. acromelalga (fig.6). Cette cyanophilie non pariétale peut être confondue avec celle de la paroi, d'où la nécessité d'observer cette coloration en coupe optique.

CONCLUSION


114   P-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & E Seigle-Murandi

    Clitocybe amoenolens Malençon est une espèce soupçonnée de produire par ingestion un syndrome érythermalgique semblable à celui provoqué par C. acromelalga Ichimura, une espèce asiatique voisine mais spécifiquement distincte. Les intoxications par C. amoenolens en France n'ont jusqu'à présent été signalées qu'en Haute-Maurienne (Savoie) ; toutefois cette espèce, absente des ouvrages classiques de vulgarisation, est présente et localement abondante dans plusieurs sites thermophiles des Alpes françaises et dans le Moyen-Atlas marocain. Dans l'attente d'une confirmation expérimentale de cette toxicité (actuellement en cours), il est donc important de la faire connaître aux mycologues et de diffuser l'information sur l'ensemble du sud-est de la France et dans les régions limitrophes concernées.

Graphe 1. représentation graphique des dimensions sporales de C. amoenolens (Am) et C. acro­melalga (Ac). Ac98 : C. acromelalga - Miyauchi 98.187. Ac99 : C. acromelalga - Guez 99-11-2-1. Am 1111ç : herb. Malençon n° 6143 (MPU). Am92 : C. amoenolens Poumarat 921025217. Am93 C. amoenolens Poumarat 931009222. Am96 : C. amoenolens Neville 96100734. Am99 : C. amoe­nolens Moreau 4/9/99.

    Clitocybe amoenolens et C. acromelalga sont classés dans la section Gilvaoi­deae Harmaja. De par sa proximité systématique, C. gilvaoides, qui semble assez répandu en Amérique du Nord, pourrait faire l'objet de recherches orientées sur une toxicité éventuelle du même type. Les autres membres connus de cette section sont très rares en Europe : C. gilvaoides et C. gracilis ne sont connus que de Scandinavie, C. socialis et C. rufoalutacea semblent rares en France, peu abondants et de taille modeste, ce qui rend des intoxications éventuelles par ces espèces peu probables. Toutefois leur proximité systématique devrait inciter les mycologues européens à étudier plus précisément ces taxons méconnus.

 

Les caractères nécessaires à la détermination de C. amoenolens sont :

—    sur le frais : aspect de Lepista (sous-genre Paralepista): lames très décurrentes, chapeau beige alutacé à roussâtre souvent guttulé ; odeur forte aromatique de type iris ou sucre brûlé, agréable puis écoeurante ;

sur exsiccata : petites spores lisses 4-5,5 x 3-4 µm à apicule proéminent tronqué, sous-hyménium rameux-contourné avec nombreuses basidioles, nombreuses hyphes à contenu jaunâtre caractéristiques dans la chair (observations dans le chloral ou le melzer).

 


Une espèce toxique : Clitocybe amoenolens   115

Tab. 1. Dimensions sporales estimées pour C. amoenolens (mesures sur 30 spores).

Moreau et al 115a

Les confusions semblent faciles sur le terrain avec Lepista inversa ou L. gilva, si le récolteur ne prend pas garde à l'odeur.

Moreau et al 115b

Remerciements. Nous tenons à remercier les personnes qui nous ont permis de mener à bien cette étude, et tout particulièrement M. Joël Mathez, conservateur de l'herbier Montpellier (MPU), et Mme Marie-Josèphe Mauruc, pour nous avoir permis et facilité l'examen des collections de Georges Malençon. Merci également à M. Bernard Champon pour les informations recueillies sur les récoltes savoyardes de C. amoenolens, à MM. Marcel Bon (Saint-Valery-sur-Somme), Roger Fillion (Eloise) et Serge Poumarat (Marseille) pour le prêt de leurs récoltes personnelles, à M. Guy Garcia (Monistrol-sur-Loire) et Giovanni Consiglio (Casalecchio di Reno, Italie) pour leur aide bibliographique. Merci également à M. Marcel Locquin pour les précisions qu'il a bien voulu nous fournir sur le matériel étudié par lui en 1996.

Les photographies au M.E.T. présentées ici ont été réalisées gracieusement par Mme Annie Laurent (Laboratoire de pathologie cellulaire, centre hospitalier universitaire, Grenoble) ; nous l'en remercions vivement.

Nous remercions bien amicalement M. Shinnosuké Miyauchi (Nagaoka, Japon) pour ses nombreuses informations personnelles sur C. acromelalga, ainsi que pour les photos inédites au M.E.B. qu'il a bien voulu nous transmettre.

Merci enfin au Dr Anne Claustre pour avoir assemblé les premières pièces de ce puzzle, et pour tout le travail accompli.

 


116 P.-A. Moreau, R. Courtecuisse, D. Guez, R. Garcin, P. Neville, P. Saviuc & F. Seigle-Murandi

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