L'entomologiste Jean-Henri Fabre de Sérignan

     Voici que, maintenant, le modeste et grand Jean-Henri Fabre, mon illustre voisin de Serignan, est l'objet de toutes les coquetteries officielles. Un ministre, M. Joseph Thierry, vient de le visiter et de le haranguer; et déjà l'on s'apprête à honorer, par l'érection d'un monument à Avignon, le souvenir de ce vivant.

     En vérité, quelle curieuse destinée fut la sienne! Pendant des années et des années, sous ce titre modeste: Souvenirs entomologiques, il publie, touchant la vie des insectes, des travaux admirables, qui resteront parmi les plus étonnants monuments scientifiques, et personne ne le connaît. Solitaire, dédaignant gloire, honneurs et profits, il n'a qu'un unique souci: travailler, travailler sans cesse pour parfaire son œuvre. Sa vie se passe entre son modeste ermitage de Serignan et ce qu'on appelle dans le pays «la montagne», laquelle n'est en réalité--dans le Midi on exagère toujours un peu--que la colline environnante. Ici et là, il étudie avec une inlassable patience les insectes, les suivant, dans les multiples manifestations de leur existence. Au milieu de son jardin il a planté un harmas, sorte de vaste bosquet aux arbres, arbustes et plantes variés: chênes verts, arbousiers, genévriers, lavande, sauge, thym, coronille, où vivent des milliers d'insectes; sur «la montagne», qui, depuis Serignan jusqu'au hameau de la Garde Paréol, est boisée à souhait, vit également tout un monde d'insectes. L'œil constamment aux aguets, derrière une loupe, l'entomologiste reste des heures entières immobile en observation, parfois à plat ventre; il suit les évolutions d'un scarabée sacré ou d'un débonnaire grillon. La nuit même, souvent, il veille. Ne lui faut-il pas surprendre la cione, alors qu'elle fabrique sa capsule de baudruche, ou saisir le moment précis où l'aile du criquet commence à pousser, spectacle, paraît-il, prodigieux? Et les années s'écoulent ainsi...

     Puis, un beau jour, à la suite d'un concours fortuit de circonstances, Jean-Henri Fabre devient subitement célèbre. On sait qui il est, on lui rend hommage,--on lui rend enfin justice! Mais, ô ironie du sort! à ce moment-là, il est un octogénaire! Oui, en vérité, ce fut une étrange destinée que la sienne, mais combien injuste! Jean-Henri Fabre, qui est un vrai philosophe, ne s'en est jamais plaint. Récemment, en manière de boutade, il disait: «La vie est mal agencée. C'est du mauvais ouvrage à refaire.»

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     Chez Jean-Henri Fabre le savant est doublé d'un prestigieux écrivain. Ses volumes ne sont pas seulement de merveilleux recueils de science: leur style clair, alerte, pittoresque, imagé, vivant, parfois émouvant, atteint à la perfection. Fabre est certainement un de nos meilleurs écrivains contemporains. On peut regretter que l'Académie française n'ait jamais songé à l'appeler à elle. Il est de ces hommes qui honorent une assemblée.

     Les livres de Jean-Henri Fabre ont, en outre, le mérite très rare d'être aussi bien à la portée des profanes que des spécialistes les plus expérimentés. La lecture en est attrayante. Ils sont la révélation la plus romanesque et la plus poétique qu'on puisse imaginer de la vie des insectes.

     Henri Fabre a le don de faire partager à son lecteur tout l'intérêt qu'il prend lui-même aux études qu'il poursuit. Avec lui on est émerveillé de l'instinct extraordinaire qui détermine chacun des actes des insectes, avec lui on est passionné par les drames qui se déroulent au cours de leurs existences éphémères, avec lui on en arrive, malgré soi, à croire que ces tout petits êtres, que nous côtoyons et que nous ignorons pour la plupart, ont nos désirs, nos craintes, nos haines et nos passions. Quelles belles pages n'a-t-il pas écrites sur l'ingéniosité provoquée chez certains d'entre eux par l'instinct de la maternité, «foyer trois fois saint où couvent, puis soudain éclatent ces inconcevables lueurs psychiques qui nous donnent le simulacre d'une infaillible raison»?

     M. G.-V. Legros, qui a analysé l'œuvre d'Henri Fabre avec autant de conscience que d'érudition, raconte que Darwin avait été frappé de l'ingéniosité déployée par le grand entomologiste pour pénétrer les secrets des insectes et pour saisir les fils qui les rattachent au grand mystère des choses. Dans son célèbre livre sur l'Origine des Espèces, il l'appelle d'ailleurs «l'observateur inimitable».

     Edmond Rostand, grand admirateur d'Henri Fabre, a fort bien caractérisé, son talent en ces quelques vers:

     De plus, il sait trouver les mots vifs et luisants

     Qui peignent la cuirasse et dessinent la patte,

     Et faire d'une étude austère et délicate

     Une ardente aventure aux détails amusants.

     Il sait conter...

 

     En effet, Jean-Henri Fabre conte à ravir. On a fait souvent un rapprochement entre La Fontaine et lui. Il n'est pas douteux qu'il n'y ait entre les deux hommes une certaine analogie. L'un et l'autre se sont plu dans la société des bêtes. Leurs œuvres ont la même fraîcheur, le même charme, la même émotion et la même simplicité. Tous deux sont des écrivains issus de notre vieux sol français. Que de jolies images ne pourrait-on pas glaner dans les ouvrages de Fabre! Tantôt le savant écrivain nous montre l'abeille qui «met la tête à la lucarne de sa demeure pour s'informer du temps»; tantôt il nous parle des jeunes araignées qui, en se dispersant dans le vaste monde, «s'élancent et montent en gerbes diffuses sous les caresses du soleil, pareilles à des projectiles atomiques, au bouquet d'un feu d'artifice, à une pyrotechnie vivante...»

     Peut-être, un jour, nos enfants apprendront-ils, tout comme ils apprennent les fables immortelles du bonhomme, les récits entomologiques du noble vieillard de Serignan? Ils connaîtront, peut-être, aussi bien que l'histoire de la cigale et de la fourmi, la destinée tragique du minotaure typhée ou les méfaits de la mante religieuse, cette petite bête cruelle qui dévore ses époux et dont le seul aspect glace d'effroi ses victimes, quand elle prend devant elles ce que les entomologistes appellent «la pose spectrale».

     Avant Fabre, la science entomologique apparaissait à tout le monde comme une chose barbare et inaccessible. Le grand entomologiste de Serignan est le premier qui ait étudié les insectes sur le vif; à force de patience il est parvenu à posséder tous leurs secrets. C'est ce qui fait que son œuvre est vivante et au plus haut point captivante. Jean-Henri Fabre est bien le révélateur d'un monde nouveau.

     Maurice Maeterlinck, l'auteur de la Vie des abeilles, qui est, lui aussi, un fervent admirateur de Jean-Henri Fabre, a écrit à ce propos:

« Il a consacré à surprendre leurs petits secrets, qui sont le revers des plus grands mystères, cinquante années d'une existence solitaire, méconnue, pauvre, souvent voisine de la misère, mais illuminée, chaque jour, de la joie qu'apporte une vérité qui est la joie humaine par excellence. Petites vérités, dira-t-on, que celles que nous offrent les mœurs d'une araignée ou d'une sauterelle. Il n'y a plus de petites vérités; il n'en existe qu'une, dont le miroir, à nos yeux incertains, semble brisé, mais dont chaque fragment, qu'il reflète l'évolution d'un astre ou le vol d'une abeille, recèle la loi suprême.»

     Jean-Henri Fabre écrit le provençal avec la maîtrise d'un Mistral. Il a publié un recueil de vers intitulé Oubreto Prouvençalo, où il se révèle poète charmant et plein de fantaisie.

     D'ailleurs, toute son œuvre n'est-elle pas imprégnée de poésie et de la meilleure?

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     L'existence de Fabre fut une vie d'âpre labeur ininterrompu. Né de parents pauvres, il pousse à l'aventure, comme il peut, sans soutien. Il apprend, grâce à une volonté tenace, à lire seul, le soir, le plus souvent à la lueur d'un éclat de pin imprégné de résine. Au collège de Rodez, il paie le prix de ses classes en se faisant enfant de chœur. Il obtient ensuite une bourse à l'école normale primaire d'Avignon, et débute dans l'enseignement comme instituteur à Carpentras. Lamentable existence que celle de ces pauvres maîtres d'école d'autrefois! A force de travail et de persévérance, Jean-Henri Fabre parvient à s'échapper de cette galère et il est nommé professeur de physique au lycée d'Ajaccio. Ayant contracté des fièvres en Corse, il demanda à revenir en France. Il fut nommé au lycée d'Avignon.

     C'est là, en étudiant les ouvrages de l'entomologiste Léon Dufour, qu'il constata combien la science entomologique était incomplète et superficielle. Il comprit que s'ouvrait devant lui un magnifique champ d'expérience et il résolut de poursuivre et de compléter l'œuvre ébauchée jadis par Réaumur et les deux Huber. Mais pour cela il lui fallait la paix et l'isolement. C'est alors qu'il quitta l'enseignement et vint s'établir à Serignan, aimable petit village situé sur la route d'Orange à Valréas.

     Chose curieuse: pendant des années, Henri Fabre demeura à peu près ignoré des habitants de Serignan.

     Ceux-ci savaient seulement que la petite maison rose aux volets verts de la route d'Orange était habitée par un monsieur original qu'on ne voyait jamais et qui écrivait des livres. L'entomologiste, en se rendant vers «la montagne» environnante, ne passait jamais par le village, ce qui lui était facile, attendu que sa demeure se trouve sise un peu en dehors de Serignan. Ce n'est qu'assez récemment, lorsque la renommée d'Henri Fabre devint universelle, que les habitants de Serignan apprirent que l'hôte de la petite maison rose était un grand savant devant lequel tout le monde s'inclinait. Depuis lors, ils sont fiers de leur illustre concitoyen.

     Henri Fabre aime Serignan:

  -- C'est ici, me disait-il, que j'ai véritablement vécu, parce que c'est ici que j'ai pu travailler à loisir.

     Aujourd'hui, Jean-Henri Fabre, qui, au mois de décembre dernier, a célébré son quatre-vingt-dixième anniversaire, ne peut plus travailler. L'âge est là, et contre lui la volonté la plus robuste est impuissante. Ses jambes se refusant à le porter, il passe ses journées dans sa salle à manger située au rez-de-chaussée. Sa pipe reste sa meilleure compagne. Une pipe éteinte, vite il en rallume une autre. Et ainsi depuis le matin jusqu'au soir.

     La physionomie de Jean-Henri Fabre est restée expressive et originale. Les yeux sont brillants et s'animent, par instants, étrangement. Les joues maigres, sillonnées de rides profondes, ont pris une teinte de cire. Les cheveux un peu longs sont rejetés en arrière et découvrent un large front qui est le plus souvent ombragé du large feutre provençal.

     Quand on pénètre dans la maison de Serignan, on est saisi d'une indicible mélancolie à la pensée que le grand laborieux ne travaille plus. L'harmas est désert. Les petites ruches où nichaient les abeilles sont vides. Autrefois, Jean-Henri Fabre attendait avec impatience le retour des vagabondes, qu'on avait été lâcher du haut du rocher des Doms, à Avignon. Il notait l'heure de rentrée de chacune d'elles...

     Et le cabinet de travail, combien il est abandonné! Tout en haut de la bibliothèque, s'alignent, poussiéreux et délaissés, les quarante-huit volumes contenant l'herbier réuni par Jean-Henri Fabre au cours de ses promenades quotidiennes. Cet herbier est un véritable trésor. Il mérite d'être pieusement recueilli. Plus bas, c'est une collection d'aquarelles représentant les multiples variétés de champignons du pays, le tout dessiné et peint à ravir de la main de l'entomologiste.

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     La vie de Jean-Henri Fabre, si noblement remplie, s'achève dans le silence et la solitude que viennent uniquement troubler les hommages tardifs de la plus douce gloire. Seul, parfois, le regret de ne pouvoir poursuivre la tâche interrompue vient assombrir les derniers jours de l'illustre savant.

     Je ne connais pas, parmi nos contemporains, une figure plus belle et plus pure que la sienne. Elle mérite d'être vénérée autant qu'admirée.
                                               

André Mévil.

Henri Fabre observant des insectes prisonniers sous une cloche de toile métallique008
L'ENTOMOLOGISTE DE SERIGNAN
Henri Fabre observant des insectes prisonniers sous une cloche de toile métallique.

Photographie P.-H. Fabre.--Droits réservés.

HENRI FABRE DANS SON CABINET DE TRAVAIL
HENRI FABRE DANS SON CABINET DE TRAVAIL.
L'illustre savant devant la petite table sur laquelle il a écrit ses «Souvenirs entomologiques».

Photographie P.-H. Fabre.--Droits réservés.