R_Heim_13_XIII

18238554_422189951494093_2844948312371619557_o         D'où sortent-ils ? Il y a huit jours, le sol de la forêt n'était couvert que de la grisaille bruissante de ses feuilles mortes. Le soleil encore ardent de septembre prolongeait les fureurs de la canicule, et les arbres épuisés rougissaient çà et là de détresse. Et puis une grosse pluie chaude est venue qu’on n’osait plus attendre. Les feuilles mortes se sont ramollies, la mousse s’est imbibée, la terre s’est gonflée d’eau, les ornières des chemins ont débordé, et un autre soleil est revenu. Ce n’est plus celui de l’été. Il est tamisé par des vapeurs, des nuages l’arrêtent de temps en temps, des averses le font jouer à l’arc-en-ciel; de la terre encore tiède monte une moiteur saisissante, comme si l’air était plein de sève.        

        Mais ce n’est pas la sève du printemps, avec son explosion de chlorophylle et de fleurs. C’est celle de l’autre règne, la sève incolore et capricieuse élaborée par les mycéliums réveillés, et qui pénètrent toute la terre vivante de son parfum unique. Comme ils sont pressés, tous les champignons ! Ils semblent savoir que le temps est court, et ils se hâtent d’émettre avant les froids leurs milliards de spores inutiles.
Les plus
petits sont les plus pressés. アカチシオタケMycène à lait safran (Photo Masana IZAWA Japon)アカチシオタケMycène à lait safran (Photo Masana IZAWA Japon)Les minuscules Mycènes essuient les planches avec leurs petits chapeaux d’un demi-centimètre. Tout leur est bon : les feuilles tombées, la mousse, le bois mort, les aiguilles de conifères ; chaque élément du sol a son espèce et, si le commun du public dédaigne ces brimborions dont on ne peut rien faire, le mycologue, lui, les pourchasse avec ardeur et enferme chaque espèce dans un tube (elles sont si fragiles !) pour les examiner à loisir et essayer de les déterminer. Ce n’est pas une opération commode que de donner un nom à chaque représentant de cette petite plèbe qui compte plusieurs centaines d’espèces. Il y faut bien des livres, de la patience et un bon microscope.

           

 

 

                  Quelques jours plus tard, on voit poindre un peu partout des seigneurs de plus haute importance. Les Amanites, les meilleures à côté des pires, déchirent leur volve, allongent leur pied, laissent tomber leur anneau et étendent leurs parasols verts, rouges, blancs, roses, jaunes ou gris. Et les spores quittent les lamelles, si légères que le moindre souffle les emportent au loin.

Amanite tue-mouches (Amanita muscaria heterochrome) Par Masana IZAWA Japon

R Heim 47 Amanite phalloïde et sa variété blanche (Aquarelle de A: Bessin)              Oronges splendides, pourpre et or, phalloïdes traîtresses qui font mourir l’imprudent dans d’horribles souffrances, tue-mouches qui provoquent un délire effrayant, vineuses tendres et pleines de saveur, elles sont là, chacune à sa place, attendant le cueilleur passionné ou le coup de pied stupide de l’indifférent.

 

Bolet pomme de pin, Bolet versicolore, chrysentheron et Gomphide visqueux (Aquarelle de Michelle Bory)

Bientôt, ce seront les cèpes, les bruns, les acajou et les noirs. On ne les voit jamais venir, tant leur croissance est rapide. On peut aller tous les jours au bois sans en voir un, et tout à coup on en remplit un panier, puis cinq, puis il faudrait des voitures. Et, aussi subitement, c’est fini, on n’en voit plus un seul. Ceci, bien entendu, les années où ils daignent se montrer, car dans l’Est, sinon dans le Midi, on peut passer dix ans sans presque en voir.

Après eux, c’est l’explosion de tout le reste. Les impossibles Cortinaires, les Russules qui se ressemblent toutes, les détestables Lactaires, les Tricholomes charnus, les Clitopiles exquis, les Clitocybes suaves, les Craterelles funèbres, les Clavaires plus belles que le plus beau corail, les Phallus à l’odeur épouvantable. Mais pourquoi faire un catalogue ? A peine un palmarès pour les plus spectaculaires. Car il y a ceux que tout le monde voit parce qu’ils sont trop gros, trop rouges, trop jaunes ou trop étranges. Et il y a la foule des champignons discrets, presque indistincts, grisonnants, chétifs, inodores, insipides, immangeables, dont le secret n’est atteint et percé que par ceux qu’anime une passion dévorante et dédaigneuse des plus rudes obstacles.

Rokuya IMAZEKI et Rolf SINGER en prospection (Photo par Gary LINCOFF)         Si vous rencontrez un jour dans les bois un homme [ou une femme] bizarrement harnaché et porteur de sacs et de paniers, si ce n’est de la fameuse boîte verte, qui erre de tous côtés en explorant le creux des vieux troncs d’arbres, les fagots pourris, les revers des fossés et les crottins du printemps, n’hésitez pas à le reconnaître, c’est un mycologue en quête d’espèces rares. Il trouve des champignons où personne n’en voit et ne s’intéresse qu’à ceux dont personne ne veut. Il est amateur d’amadou, de moisissures, de minables excroissances sur le bois tombé, de taches sur les feuilles. Il pourrait, comme un autre, rapporter des cèpes ou des chanterelles. Non, il n’en mange jamais pour en avoir trop vu, et l’inutile est sa seule pâture. Vous pouvez cependant l’aborder sans crainte, et, fût-il académicien, ce qui arrive souvent, il vous répondra de façon humaine et vous donnera tous les renseignements que vous voudrez, même sur la comestibilité de votre récolte. Mais, voyez-vous, il est au cœur même d’un monde dont vous effleurez à peine le contour. C’est M. Swann chez la duchesse de Guermantes, et vous êtes à peine le portier de l’hôtel.

          Et il vous présentera, chemin faisant, à quantité de personnes charmantes dont vous ne soupçonniez pas la distinction, il entr’ouvrira pour vous le labyrinthe des Inocybes, il vous initiera aux Bolets si difficiles parce qu’ils changent trop vite de couleur, et il vous expliquera, si vous en avez envie, comment naissent les champignons. Car d’où sortent-ils ? Sur leur histoire, on ne sait rien ou presque. Si nous connaissons assez bien la flore chlorophyllienne des époques révolues par les innombrables fossiles végétaux qu’elle a semé sur son chemin --- ne serait-ce que le charbon de notre chauffage, --- les champignons, eux, trop fragiles, n’ont pas laissé de traces appréciables. Tout ce qu’on peut dire, et c’est là leur originalité profonde, c’est qu’ils sont incapables de fabriquer de la chlorophylle, ce qui les condamne à utiliser des aliments hydrocarbonés préfabriqués, si j’ose dire. Et c’est ce qui leur interdit les ambitions démesurées. Car, quand nous voyons un champignon, même le plus gros, nous oublions presque toujours qu’il n’est qu’un carpophore, c’est-à-dire un porte-graine, et que la plante réelle qui le produit est cachée aux regards ; que si nous la cherchons dans la terre, nous ne trouverons d’habitude rien du tout ou, au mieux, un ensemble de mièvres filaments, incroyablement fragiles, et qui ressemblent à une pincée de coton hydrophile. Eh quoi ? serait-ce de ce rien que sortent les cèpes de trois livres et les Polypores de cinquante kilos ? Oui. Ces filaments qui apparaissent sous le microscope comme de pauvres tubes transparents attachés l’un à l’autre dans le plus grand désordre, quand le moment est venu, sont capables de digérer avec une vitesse incroyable le milieu dans lequel ils se trouvent et de produire à l’air libre (ou dans ce milieu même, car il y a beaucoup de champignons souterrains) ces appareils reproducteurs d’une infinie variété de forme, sans qu’on puisse comprendre comment une plante d’apparence aussi anonyme qu’un mycélium reste fidèle à une telle spécificité. Toute l’originalité de ces êtres est réservée au porte-graine, et il semble que chaque champignon ait résolu à sa manière propre, qui est souvent bien étonnante (mais tout n’est-il pas étonnant pour qui sait ouvrir les yeux ?), le problème de la meilleure dispersion de ses spores.

          Tout le monde sait ce que c’est qu’une spore. Une simple cellule plus ou moins ovoïde, de couleur variée et dont les dimensions vont le plus souvent de quatre à quinze millièmes de millimètre. Elles sont souvent ornées de reliefs très divers, pointes, crêtes, verrues, sillons, rides de toute fantaisie. Et leur forme est assez fidèle dans chaque espèce pour que leurs caractères soient nécessaires et suffisants, parfois, à leur définition. Ces spores, dans les gros champignons qui nous occupent, et qui sont les seuls dont nous nous occuperont, se forment tantôt à l’intérieur de sacs allongés, qu’on appelle des asques, comme chez les Morilles, dont elles sont violemment expulsées à la maturité par un mécanisme très ingénieux ; tantôt elles se forment par deux ou quatre, à l’extrémité de bâtonnets qu’on appelle des basides, d’où elles tombent au moment venu pour courir leur aventure.

          A supposer qu’une spore tombe dans un endroit propice, elle germera et donnera à plus ou moins brève échéance un mycélium capable de reproduire le champignon d’où il est sorti. Mais souvent les faits sont beaucoup plus compliqués. Car la reproduction des champignons n’est pas toujours asexuée, comme on l’a cru longtemps. Les spores ont un sexe. Pour un grand nombre d’espèces, il faudra qu’une spore mâle se trouve à proximité d’une spore femelle pour que les deux petits mycéliums primaires (les haplontes, pour ceux qui veulent tout savoir) se rencontrent et s’épousent pour la vie. Bien humbles amours, mais aussi romanesques que les nôtres, si l’on songe au nombre prodigieux de malheureux haplontes qui mourront célibataires, sans que le vent ait apporté près d’eux l’âme sœur qu’ils attendaient ! Et que dire du grand nombre de champignons qui ont non pas deux mais quatre sexes ? Quoique les chances de conjungo deviennent ici vraiment minimes, il ne semble pourtant pas que ces espèces-là soient sensiblement plus rares que les autres.

          Il y a d’ailleurs plus étrange encore. Savez-vous que bon nombre d’espèces ont des spores qu’on a jamais vu germer ? Celles des Amanites, ou des Bolets, par exemple. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne germent jamais, évidemment, mais il y a de fortes chances pour qu’il en soit ainsi. Et alors, il faudrait admettre que quand un mycélium de cèpe ou d’oronge court le risque et la fatigue de fabriquer un cèpe ou une oronge, c’est par simple tradition ou pour l’amour de l’art, puisque ce porte-graine ne porte que des graines qui ne valent rien. Il est vrai que chez les plantes supérieures, il y en a aussi, comme les pervenches, qui fleurissent énormément et ne grènent autant dire jamais ; ou comme les violettes, dont les fleurs visibles sont toujours stériles. Et il faudrait alors admettre que ces espèces-là ne se reproduisent plus que d’une manière végétative, des fragments de mycéliums se trouvant bouturés ici ou là par le groin des sangliers ou les pattes des petits rongeurs. C’est en tous cas un de ces menus mystères dont la Mycologie est pleine, et qui attendent encore leur Newton pour être éclaircis.

 

Georges Becker. — La vie privée des Champignons, 202 p., 9 dessins, 8 pl. de photos. Paris, 1952, chez Stock.