Lepista graveolens jp a2

       De nombreux Européens vivant au Japon pratiquant la cueillette de champignons pour la casserole, il faut les mettre en garde devant des espèces sosies pouvant être très dangereuses. Surtout le Doku-sasa-ko (Clitocybe acromelalga) qui fait endurer une véritable torture "au fer rouge" des doigts et orteils pendant... un à trois mois ou plus !
Voici donc la copie d'une communication faite sur Mycologia-Europaea pour une autre espèce sosie de nos "pieds bleus" ou murasaki-shimeji.
Il faut savoir que, à la différence des pays européens, les pharmacies du Japon ne peuvent généralement pas vous conseiller.

        Dans le cadre de notre enquête franco-japonaise sur les intoxications en vallée de Maurienne par un Clitocybe-Lepiste inconnu ayant causé des intoxications de type erythermalgique (acromelagie), nous avions mentionné la découverte de cette nouvelle lépiste toxique suite à la publication de l'article de Kudo S. & Nagasawa E. dans Nippon Kingakukai Kaiho (TJMS) 36: 103-106, " Usumurasaki-shimeji Lepista graveolens ni yoru chûdoku ni tsuite (1994, en japonais).

       Permettez-moi de revenir sur cette espèce présente en Europe, non seulement pour prévenir des intoxications éventuelles, mais parce que nous croyons que la toxicité et la biochimie de ces espèces pourrait constituer une pièce non négligeable du puzzle, dans l'appréciation de la parenté entre les Paralepistes et les Clitocybes "vrais" d'une part, et les Rhodopaxilles d'autre part.
Je verse au dossier deux documents à l'usage des mycologues et experts d'Europe:
1. la traduction en français de l'unique description de l'espèce toxique et la discussion des deux auteurs nippons .
2. la photographie en couleur de la récolte de Kudo (publiée en noir et blanc in loc. cit., fig. 1, pp.104), intégrée dans l'herbier Kudo 94 TL2.

-------------------- (Traduit du Japonais par Toshie & Daniel Guez, Interface Science & Communication)
       
       En Septembre 1994 un champignon ressemblant à Lepista nuda provoque une intoxication dans le département d'Aomori. L'enquête a permis d'identifier Lepista graveolens (Peck) Murril, North. Amer. Fl. 10 : 110, 1917; Usumurasaki-shimeji (Murata 1979)
Basionyme: Entoloma graveolens Peck, Annual Rep. New York State Mus. 53: 844, 1900.
Synonymes: Clitocybe graveolens (Peck) Bigelow & Smith, Brittonia 21:170, 1969;
Lepista graveolens (Peck) Dermek, *Ceská Mykol. 32 : 218, 1978;
Lepista graveolens (Peck) Murata, Trans. Mycol. Soc. Japan 20 : 319, 1979.

       Il fut décrit pour la première fois au Japon en 1979 par Murata d'après une récolte de Hokkaïdô et inconnue jusqu'à présent dans le reste de l'archipel. Malheureusement ces spécimens n'avaient pas été conservés en herbier. La toxicité de cette espèce n'ayant jamais, à notre connaissance, été signalée, nous rapportons ici le premier cas d'intoxication avec matériel d'herbier de la récolte toxique, conservé au TMI (Herbier Kudo). En septembre 94, Kudo retrouve deux nouvelles stations de ce champignon à Aomori (Nord de Hondô), à la suite d'une intoxication.

       Pensant avoir récolté de vulgaires murasaki-shimeji (les "pieds-bleus" en France), Monsieur A... 68 ans est atteint, une heure après les avoir consommés cuits (+ consommation d'alcool), d'une "contraction" de la langue, puis une paralysie des mains et des pieds qui l'empêche de marcher pendant 24 heures. Retour à la normale le lendemain.

Sporophores de taille relativement grande, poussant solitaires ou en troupes, parfois fasciculés.

  • Chapeau 6-12cm, convexe puis plan, à marge d'abord involutée, devenant révolutée et sinueuse. Revêtement lisse, un peu visqueux par temps humide, violet pâle puis blanchâtre, tendant à se décolorer avec l'âge, le disque restant toutefois brunâtre.
  • Chair violacée pâle à la coupe, puis blanchâtre, plus épaisse au centre et de plus en plus mince en allant vers la marge, exhalant sur le frais une odeur agressive, désagréable.
  • Lames violacées pâles, légèrement décurrentes, serrées, étroites.
  • Stipe 5 - 8cm x 6 - 12mm, égal ou épaissi à la base, souvent courbé en L. Revêtement fibrilleux, concolore ou plus pâle que le chapeau, poudré de blanc et effiloché au sommet, feutré de mycélium blanchâtre à la base. Chair du pied fibreuse mais tendre, vite creusée au centre, facile à déchirer longitudinalement.
  • Sporée: carnée pâle.
  • Microscopie: Spores oblongues (fig. 3) 6,5 - 7,5 x 3,8 - 4,2µm ( 8 x 4,5µm pour les spores de basides bisporiques), ornées de fines verrues, contenant une goutte huileuse à maturité. Basides (tétrasporiques) en massue 20 - 25 x 5 - 6µm, parfois bisporiques (surtout les spécimens âgés). Hyphes cuticulaires (fig. 5) à trama parallèle, bouclées, 2- 6µm de large.

Récoltes examinées:
         Aomori (Kumanoyu), sous feuillus décidus le 18 septembre 1994, Kudo 94TL1, TMI 9259; Aomori (Tsukimino), le 8 soctobre 1994, sous feuillus (Quercus mongolica var. grosseserrata, Q. dentata, etc..), Herb. S. Kudo 94TL2

Notre détermination repose sur 4 points:
1. La couleur violacé pâle du chapeau, se décolorant peu à peu jusqu'au blanchâtre,
2. l'odeur forte et repoussante,
3. les lames étroites, serrées, de couleur violet pâle,
4. la couleur carnée pâle de la sporée, les dimensions sporales et l'ornementation

        On notera que les spécimens d'Aomori ont un pied vite creusé avec l'âge, caractère non signalé ailleurs.
Répartition connue: Est des États-Unis d'Amérique, Europe de L'est (Slovaquie), sur terreau en sous-bois selon Bigelow 1982 et Dermek 1978.
Assez rare.

Diffère de Lepista nuda par la labilité du pigment dans le temps et l'odeur agressive et repoussante. Diffère de L. sordida par les lames serrées, la chair épaisse, l'odeur forte et la grande taille.

Intoxication et enquête

       Le 18 Septembre 1994, Monsieur A. , âgé de 68 ans, récolte dans un bois de feuillus au bord de rivière Akaishi dans la commune de Ajigasawa (département d'Aomori), une douzaine de champignons qu'il prend pour des "shimejis violets" (pieds bleus). Il partage sa récolte avec un ami et de retour chez lui, malgré leur odeur peu engageante, décide de les faire sauter à la poêle avec du porc et des aubergines. Le repas est accompagné d'un verre de bière et d'un verre d'eau-de-vie de patate.

       Trente minutes après la fin du repas, M. A. ressent un engourdissement de la langue, puis des paresthésies des mains et des pieds. Quand l'ambulance arrive, soit une heure après le repas, toute la moitié inférieure du corps est sans tonus et le sujet ne peut plus marcher. Il se plaint également de paresthésies de la tête.Il quittera l’hôpital le lendemain (19) matin, à peu près rétabli, pour se reposer à son domicile. L'ami avec qui la récolte fut partagée, ne les a pas consommé et a remis le lot à un voisin mycophile, M. Hirano, pour étude.

       Entre temps, la Direction de L'Action Sanitaire est alertée. On songe d'abord à Clitocybe clavipes en raison de l'association d'alcool, mais S. Kudo, qui s'est rendu sur le lieu de récolte n'y trouve que quelques Clitocybe graveolens. Comme aucun lépiste n'est déclarée toxique, selon Ammirati et al. 1985, il doute encore que le champignon consommé soit bien celui-ci. L'examen de la seconde moitié du lot conservée par M. Hirano va néanmoins confirmer le lendemain qu'il s'agit bien de cette espèce.

        Par la suite, M. Kudo trouve une autre station qui fournira des spécimens frais pour constituer un matériel d'herbier convenable. Ce sont ces spécimens que nous décrivons dans cette étude.
       
       Cette espèce pousse sur une terre riche en débris, du fin août à la mi-septembre. Le fait qu'elle soit assez rare, d'une odeur désagréable et bien en avance sur la saison du "pied-bleu" semble avoir réduit jusqu'ici les risques de confusion et d'intoxication. On peut penser que la canicule exceptionnelle pour la région en 1994 soit à l'origine de sa poussée plus tardive. Etant donné qu'il s'agit d'un premier et unique cas d'intoxication pour cette espèce, le rôle éventuel de la prise d'alcool ne peut être précisé, et nous nous garderons bien de procéder à quelque généralisation que ce soit, le but de cette étude étant de prévenir d'autres intoxications.
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Voilà. Depuis, je m’intéresse de plus prés à l'odeur dite de "Vitamines du groupe B" dans le groupe de L. nuda. Est-elle fréquente et y a-t'il des données sur ces variations ? Je recherche également la copie de l'article de Dermek A. 1978. A contribution to the mycoflora of the forests on environs of the villeges Brodské, Cary, Gbely... in Ceská Mykol. 32 : 218 ou encore Bigelow & Smith, Brittonia 21: 170, 1969.
Cordialement,
Daniel Guez