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       Croisez les doigts pour que jamais cet agréable champi (dit des Sassa ou bambous nains) n’atterrisse dans votre assiette... par manque de bol. Madame T. les avait accommodés simplement en un potage au miso (pâte de soja fermenté), du tonnerre de D. qui avait régalé toute la famille, surtout son mari, pharmacien en chef de l'hôpital départemental, qui en reprit deux fois, en faisant cul sec, ce dont il allait se mordre les doigts (et les orteils) pendant quatre mois inoubliables !

      Deux jours passent, personne ne trépasse: on oublie vite les mimi champipis des Sasa de la Mamie...
car elle connaissait bien ce rond de fées au fond du jardin, qui semblait la narguer avec ces beaux carpophores en forme de bols à soupe, justement, et même laqués par temps pluvieux !

     Ce n'est qu'au soir du troisième jour, qu'elle sentit les premiers picotements au bout des doigts, paresthésie s'aggravant d'heure en heure, au point que la vaisselle qu'elle lave lui échappe des mains! Plus tard, dans son bain, aggravée par la chaleur de l'eau, elle ne sent plus ses orteils, qui sont devenus d'un rouge carotte du plus bel effet (pfft! trop de manucure! lui lance son mari Shiguéo, d'humeur taquine, sans savoir qu'il ne perd rien pour attendre, puisqu'il incube) !

    

220px_Erythromelalgia2-4 jours après le repas toxique apparaissent une raideur et des picotements, puis des sensations de brûlure au niveau des doigts et des orteils, accompagnés au 4e jour de douleurs intolérables augmentant progressivement jusqu'au 10-20ième jour et persistant de trois à cinq semaines. La douleur permanente est responsable d'insomnie, les patients restants avec les avant bras et les mains levées (comme une mante religieuse à l'affût). Elle augmente au moindre contact (drap, gants, chaussettes) ou au réchauffement et diminue si on trempe les parties dans l'eau froide ou glacée (mais causant alors des engelures et nécrose des extrémités). Les paresthésies, picotement et brûlure affectent également l'oreille externe, le centre du visage, les parties externes des organes génitaux et l'abdomen. Toutes les parties douloureuses sont tuméfiées, avec érythèmes et œdèmes.
    

Elles ne sont pas soulagées par les antalgiques et les analgésiques, mais sensiblement atténuées par la morphine injectée dans l'espace épidural.

 

Clitocybe_acromelalga_99_11_2_0002MICEmpoisonnement par le Dokou-Sassa-Ko by Nakamura K, Shoyama F., Toyama J, Tateishi K., Japanese Journal of Toxicology 1987,0,35-39;


Étude de cas

Résumé
: Nous présentons deux cas d’intoxication par le champignon Dokou-Sassa-Ko (毒笹子) alias Yakédo-Kin (火傷菌) [Poison du Sasa ou champignon aux brûlures] espèce décrite par le Dr. Ichimura en 1918 sous le binôme Clitocybe acromelalga. Il occasionne des douleurs très intenses des parties distales des extrémités pendant 1-3 mois. Un protocole de traitement possible avec hémoperfusion directe et anesthésie épidurale est décrit. Les substances toxiques en jeu sont également discutées.
Avant-propos
Clitocybe acromelalga est un champignon vénéneux connu seulement du Japon à ce jour. Sa ressemblance avec certaines espèces comestibles telles que le Clitocybe en entonnoir, l’Armillaire couleur de miel, et le Lactaire sanguin est à l’origine de confusions dramatiques. Le mal qu’il occasionne est tout-à-fait caractéristique : plusieurs jours après l’ingestion, se produit un engourdissement (paresthésie), puis un rougissement avec tuméfaction, accompagné de douleurs lancinantes de la partie distale des extrémités des quatre membres. Les douleurs sont continues et extrêmement violentes, au point de gêner, voire d’empêcher les activités quotidiennes, notamment la marche, l’alimentation et le sommeil. Les divers traitements tentés jusqu’à présent, visant en priorité le soulagement de la douleur, n’ont pas donné de résultats satisfaisants (1-3). Nous rapportons ici deux cas choisis parmi les intoxiqués admis en urgence dans les centres Anti-Poison, l’un assez grave, l’autre plus bénin.
  1. Cas d’intoxication légère : La patiente est une femme de 26 ans. Elle a consommé 3 carpophores de Dokou-Sassa-Ko dans une soupe au misso. 4 jours plus tard, elle ressent seulement des picotements au bout des doigts et des orteils. Il n’y a pas de douleurs. La sensation d’engourdissement est exacerbée par le réchauffement, par exemple quand elle est dans son bain. Un cocktail de citicholine, de méchlorophénoxate et de glutation (Tation ®) a été administré en perfusion intraveineuse pendant 5 jours, sans résultat. Par la suite, la patiente étant laissée en observation sans aucun traitement particulier, les paresthésies disparaissent environ 3 semaines après l’ingestion des champignons. A aucun moment ne sont apparus de troubles hépatiques ou rénaux et aucun signe de séquelles n’a été décelé.
Le champignon responsable
  1. Description et aire de répartition* (1,3,4-7) : Le Dokou-Sassa-Ko est un clitocybe de la section Gilvaoideae, appartenant à la famille des Tricholomataceae, connu sous les noms japonais et vernaculaires de yabou-shimédji, yakédo-také, yakédo-kin, tamoshi-také, sassa-moshita, sassa-také, yabou-také, gomi-také, tchokou-také, konoha-také, kéyaki-moshita, tsoukito-moshita, etc.. Son aire de répartition a pour centre les départements de Foukouï, Ishikawa et Niigata, autour desquels elle s’étend largement puisqu’on le trouve jusque dans les départements de Shiga, Kyôto, Yamagata et Miyagui. Il pousse du mois de septembre au mois de novembre, au dessus de 200m, surtout sur des sols pentus orientés à l’ouest, dans l’humus, sous bambous, ormes du Caucase (Zelkova) et camélias (Yuki-tsoubaki). Il ressemble par la forme et la couleur à des espèces comestibles comme Clitocybe gibba, flaccida, Lepista inversa, Armillaria mellea et Lactarius sanguifluus. Clitocybe acromelalga se caractérise par ses lames décurrentes, sa chair facile à fendre longitudinalement, la présence de feuilles mortes agglomérées à la base du pied (au moment de la récolte), et par la proximité de bambous et autres arbres cités plus haut.

  2. Principes toxiques de Clitocybe acromelalga
  • Nom commun : Acide acromélique A / Acide Acromélique B / Clitidine
  • Teneur/kg : ...................6,8µg ........................2,5µg .....................190µg

acromelic

Les principes toxiques furent longtemps inconnus. Puis, les cas se multipliant, on remarqua que les personnes ayant consommé ces champignons impunément ou avec des troubles bénins, étaient celles qui les avaient laissé tremper pendant plus de 6 heures avant de les manger en soupe, ou encore celles qui, en ayant fait une soupe, n’avaient consommé que les champignons, sans la boire. On pouvait donc penser que la toxine était, d’une part hydrosoluble, et d’autre part, capable de résister à l’ébullition

En analysant l’eau dans laquelle ont macéré ces champignons, on a d’abord extrait du D-mannitol, puis K. Konno, S. Tono-oka et all. parviennent à isoler certains des composants du Clitocybe acromelalga (voir tableau 1), et dont ils réussissent en partie la synthèse. Parallèlement, Nakajima et son équipe isolent également la clitidine (8-10), qui sera la première substance identifiée. Elle est altérée quand on la chauffe en milieu alcalin, et stable en milieu acide. Le dérivé amide de la clitidine a été obtenu par synthèse, son existence en tant que composant naturel dans le champignon reste encore à démontrer. On pense qu’il est le précurseur de la clitidine. Il se décompose dans l’eau, et quand cette eau est chauffée à 100°C pendant 5 minutes, 100% des dérivés amides sont transformés en clitidine. A 70°C, seulement 70% de ces dérivés sont transformés, et aucune transformation n’a lieu si l’eau est laissée 24h à température ambiante. Si la forme dérivée esxiste bien dans le champignon , il faut croire que c’est le procédé d’extraction qui le transforme en clitidine. Les acides acroméliques A et B sont des acides aminés dont on a pu extraire que des quantités infimes. Ils sont hydrosolubes et fixés par le charbon acif. Ils ont été récemment synthétisés et leur fort pouvoir dépolarisant a pu être mis en évidence. La clithionéine est un acide aminé (bétaïne) comportant un radical (CH3)3N, également hydrosoluble et fiixé par le charbon actif.