Note d'Ethnomycologie par Daniel Thoen

Kappe_aus_Zunderschwamm

III - Usage artisanal des polypores :
les cuirs à rasoir et matières de polissage.

 

Piptoporus betulinus 1394

Les polypores les plus utilisés dans la confection des « cuirs à rasoirs » sont le Polyporus squamosus et le Piptoporus betulinus dont les noms vernaculaires anglais razor-strop fungus et norvégien kniv juker sont évocateurs quant à l'usage qui en était fait.

Polyporus squamosus 1985 0518

      RAMSBOTTOM (1923, p. 129) signale que le nom razor-strop fungus est souvent donné à Piptoporus betulinus, car depuis le début du XIXe siècle il était utilisé dans la préparation des cuirs à rasoirs, et dont la forme habituelle était une pièce rectangulaire de champignon d'environ 6 x 2 x 1 pouces (environ 15 x 5 x 2,5 cm) clouée sur un morceau de bois, les pores dirigés vers le haut; le cuir était ensuite enduit avec une terre siliceuse stérilisée.

 

Phellinus igniarius Oak_2009_G1       Des cuirs similaires étaient fabriqués par les exploitants forestiers (lumber men) en Colombie Britannique ainsi que par les Macédoniens, qui utilisaient également des cuirs confectionnés à partir de carpophores de Fomes ignarius.

      Selon BEELI et DE KEYZER (op. cit.), Piptoporus betulinus était coupé en fines lanières polies à la pierre ponce et collées sur bois.
    L'utilisation de Polyporus squamosus dans la préparation de cuirs à rasoirs en Angleterre est attestée par CORDIER (1870), BEELI et DE KEYZER (op. cit.) et JACCOTET (1968, p. 22). CORDIER écrit p. 90 :
« Le Bolet squameux, Polyporus squamosus Fr., sert, en Angleterre, à fabriquer d'excellents cuirs à rasoir et que l'on dit supérieurs à tous les autres. Pour cela, on choisit, en automne, des individus de grande taille, exempts de toute attaque de vers; on les sèche avec soin, afin de prévenir l'action de la moisissure; après quoi, on les coupe en tranches longitudinales auxquelles on donne une forme convenable : chaque tranche, polie avec la pierre ponce, est ensuite collée sur un bois d'une forme appropriée à l'usage que l'on veut en faire. Le Bolet du Bouleau, Piptoporus betulinus peut être employé au même usage. »

Fomes hemitephrus

Selon UPHOF (op. cit.), Fomes hemitephrus aurait servi à la préparation de cuirs à rasoirs en Australie.

      MOREAU (1978, p. 255) signale que l'industrie horlogère suisse utilisait jadis le PIptoporus betulinus pour polir le métal des montres. NILSON et PERSOON (1978, p. 86) précisent que ce sont les fragments farineux du bois attaqué par le champignon qui servaient au polissage dans divers métiers, dont l'horlogerie.

 

Tabacs à chiquer et à priser.

      Un polypore du genre Fomes réduit en cendres (et mélangé ou non à du tabac) était chiqué par les Indiens Athapascan, Eyak, Tanaina et par certains Esquimos occidentaux (LÉVI-STRAUSS, 1970, p. 14). Les Athapascans pratiquaient un tir à la cible, à rôle rituel, sur le champignon : celui de le « purifier » avant de le réduire en cendres et de le chiquer.

      En Sibérie, les Ostyaks utilisaient un champignon du bouleau appelé Chaga (Inonotus obliquus) comme tabac à priser. La poudre du champignon était enfoncée dans les narines et maintenue avec des fibres végétales (bast fiber) (DUNN, 1973, p. 490).

      Les Ostyaks de l'Obi utilisaient les carpophores séchés et broyés de Fomes fomentarius et de Phellinus ignarius comme poudre à priser (DUNN, op. cit.). L'utilisation de Fomes fomentarius comme ingrédient des poudres à priser est mentionnée également en Sibérie par USHER (1974).

  Les teintures.   

       Plusieurs polypores ont servi à la préparation de teintures diverses. Il ne nous a malheureusement pas été possible jusqu'à présent de dater cette pratique qui a dû disparaître au XIXe, voire au début du XXe siècle.

      En Italie du nord, Hexagonia mori, le polypore du mûrier, servait en décoction alunée à colorer les étoffes en jaune verdâtre, jaune chamois, jonquille, etc., selon le temps de macération et la température des bains (CORDIER, 1870, p. 91 ; ROLFE, 1925, p. 163).

  

Inonotus hispidus 1987 0823

Inonotus hispidus_1987

    La teinture extraite d'Inonotus hispidus servait à teindre les peaux, les étoffes et même le bois (JACCOTET, 1968). L'Inonotus hispidus était employé par les mégissiers pour teindre les peaux en marron fauve : ils faisaient bouillir le champignon dans l'eau et plongeaient ensuite dans cette solution les peaux qu'ils foulaient aux pieds, afin qu'elles s'imprègnent mieux de la substance colorante. Ce même colorant était employé par les menuisiers et les ébénistes pour teindre le bois (JACCOTET, op. cit., p. 21). ROMAGNESI (1962) dit qu'on en tire une matière colorante jaune, brillante, qui peut servir à la teinture de la soie, et aussi à la peinture à l'eau ou à l'huile. La teinture extraite d'Inonotus hispidus a également servi à teindre la laine et le coton dans diverses régions d'Europe et d'Asie (UPHOF, op. cit.).

       Le polypore soufré, Laetiporus sulphureus, déjà connu au Moyen-Âge en 1601 par le botaniste CLUSIUS, était utilisé jadis dans la préparation d'une teinture jaune (JACCOTET, op. cit. ; ROLFE, op. cit.).

       En Algérie, les Arabes du cercle de Laghouat utilisent un grand poplypore, Polyporus tinctorius, appelé seurra ou cerra qui parasite le pistachier térébinthe (Pistacia terebinthus) pour préparer une teinture jaune (CORDIER, op. cit., p. 91-92). Sur le tronc se développe un champignon parasite (Polyporus tinctorius Quél.) qui est récolté pour teindre la laine en jaune. Cette indication est aussi relevée par BOUCHAT (1956) et GATTEFOSSÉ (loc. cit.), à propos de Polyporus tinctorius xanthochromus.

       En Amérique du Nord, le Indiens des territoires du nord-ouest préparaient une teinture rouge avec l'Echinodontium tinctorium, plus connu sous le nom de Indian paint fungus. Le contexte rouge du polypore était réduit en poudre et mélangé à diverses huiles ou à de l'eau ; la teinture était appliquée sur le corps des combattants pour peindre les signes de guerre et plus communément utilisée à des usages variés (INTINI, 1978), tels sans doute la teinture des tissus. Le polypore croît principalement sur les Abies et Tsuga du nord-ouest américain où il provoque une pourriture sèche du bois.

      Chez les Kwakiutl du Sud, un champignon poussant sur aulne et sur bois brûlé, probablement Echinodontium tinctorium, était employé dans la préparation d'une peinture rouge. Le champignon est placé sur des pierres chaudes et recouvert avec des frondes de la fougère femelle, Athyrium filix-femina jusqu'au moment ou il devient rouge (TURNER et BELL, 1973), mais les auteurs ne mentionnent pas la suite de la préparation.

      ROLFE (1925, p. 163), signale l'utilisation de Phellinus ignarius dans la préparation d'une teinture brun-noire. Cet auteur pense que c'est à cette espèce que JOHNSON fait référence en 1875 dans A Dictionary of the English Language en parlant de l'agaric mâle servant de teinture.

      Les jeunes carpophores de Polyporus australiensis sont la source d'une teinture brune pour teindre les fibres de raphia dans l'île Finders en Australie (UPHOF, op. cit.).

 

Parfums, savons, onguents, peintures corporelles.

     Trametes suaveolens et probablement aussi Gloephyllum odoratum servaient en Laponie en guise de parfum. Les jeunes hommes lapons qui trouvent le champignon (T. suaveolens), le conservent soigneusement dans une petite poche accrochée à leur ceinture, parce que le parfum dégagé par ce polypore les rend plus séduisants auprès de leurs fiancées (CORDIER, 1870 ; RAMSBOTTOM, 1969). Et LINNÉ de s'écrier dans Flora lapponica : « Ô capricieuse Vénus ! dans d'autres contrées on doit t'honorer avec café et chocolat, confitures et douceurs, vins et friandises, bijoux et perles, or et argent, soies et parfums, bals et assemblées, musique et théâtre : ici tu es satisfaite d'un petit champignon séché ! » (RAMSBOTTOM, 1969, p. 99).

      CORDIER semble attribuer le même usage à Gloephyllum odoratum (sous le synonyme Trametes odorata Fr.) (op. cit. p. 94) : « ... ; aussi les jeunes gens (lapons) qui vont voir leurs maîtresses en portent-ils toujours sur eux afin de se rendre plus agréables. Les femmes laponnes, par réciprocité, portent aussi sur elles ce précieux Bolet ».

    A cette occasion, LINNÉ précise que la poudre de ce même « bolet », mise dans les habits, en éloigne les insectes par son odeur, « bien que insectes mangent le champignon lorsque son odeur est dissipée ». Pour JACCOTET (1968, p. 22), c'est également Gloephyllum odoratum qui est employé par les Laponnes en guise de parfum.

      Claude LÉVI-STRAUSS rapporte(1968, p. 22) que certains groupes d'Indiens Salish fabriquaient une sorte de savon avec un polypore attaqué par des champignons parasites.

 

Echinodontium_tinctorium_(Ellis_&_Everh

     TURNER et BELL (1970, p. 263), sur base d'une indications de BOAS, signalent qu'un champignon, probablement Echinodontium tinctorium, mélangé avec de la résine de Tsuga heterophylla  servait, chez les Indiens Kawakiutl, à enduire le visage afin de prévenir les coups de soleil.

      La chair de l'Echinodontium tinctorium, le fameux Indian paint fungus, réduite en poudre et mélangée à diverses huiles était utilisée par les Indiens du nord-ouest des États-Unis pour peindre les signes de guerre sur le corps des combattants (cf. supra).

      Une curieuse coutume du Moyen-Âge, en usage chez les mendiants du XVe et XVIe siècle, consistait à se frotter le visage avec un morceau d'amadou afin de lui donner un aspect jaunâtre et malsain destiné à susciter la pitié et la générosité des riches bourgeois. Le verbe « amadouer » devrait son origine à cette étrange coutume.

      GUNTHER (in TYLER, 1977, p. 34) raconte que les membres de la tribu des Indiens Makah (habitants le nord-ouest de la Penninsule Olympique) récoltaient diverses espèces de Fomes qu'ils réduisaient en poudre en les frottant sur une roche dure. La poudre était appliquée sur le corps comme déodorant. TYLER remarque, à juste titre, que la poudre devait être efficace en raison de ses propriétés absorbantes et que les anciennes religions indiennes (native americans) préconisaient un bain journalier tous les jours de l'année!

      Tout récemment d'ailleurs une firme de produits de beauté a remis à l'honneur les vertus antisudorales de l'Agaricum officinale, le polypore du mélèze, en vantant le caractère « naturel » du déodorant qu'elle propose.

      En Sibérie, selon BONDARSTEV, les Yakoutes utilisent l'Agaricum officinale en guise de savon (in MARCHAND, tome 3, 1975, p. 196).

 

Usages vestimentaires.

      Il peut sembler curieux qu'un champignon puisse avoir un usage vestimentaire. C'est pourtant le cas de Fomes fomentarius, comme l'attestent RAMSBOTTOM (1923), ROLFE (1925) et de nombreux auteurs.

      Dans certaines régions d'Europe, en particulier en Bohème et en Roumanie, l'amadou préparé au moyen de ce polypore a servi à confectionner des casquettes, des tabliers, des protections de poitrine (l'amadou jouant ici le rôle d'une flanelle thermostatique) et d'autres pièces vestimentaires telles que bérets, garnitures de manchettes (dans la région de La Bicaz, en Moldavie).

      MOREAU (1978, p. 255) signale que l'hydrophilie de la chair de Piptoporus betulinus a été mise à profit par un marchand de casquettes allemand qui introduisait toujours des fragments de chair de ce polypore dans le rebord de ses casquettes pour absorber la sueur.

 

Motsipo Gabon      L'identification des rhizomorphes d'un champignon utilisé par les indigènes gabonais dans la confection de ceintures de parure a fait couler beaucoup d'encre à l'époque et mérite qu'on s'y arrête quelque peu. C'est l'éminent professeur A. CHEVALIER qui le premier a signalé le parti tiré par les Gabonais de rhizomorphes d'un champignon alors indéterminé (1934). Un examen minutieux de la structure des rhizomorphes amenait Roger HEIM à penser qu'il s'agissait peut-être d'une production d'un Marasmius tropical non décrit. CHEVALIER (op. cit. p. 125-126) décrit, sur la base des observations minutieuses de l'Abbé A. WALKER, son correspondant au Gabon, la manière dont les indigènes confectionnent des ceintures ornementales appelées Motsipo.   

Gabon Motsipo

  « Le rhizomorphe avec lequel les Gabonais fabriquent des ceintures qu'ils portent autour des reins vit à la surface des vieux morceaux de bois pourris gisant sur le sol : les filaments sont noirs, lustrés et présentent parfois de petits renflements (sclérotes). Les indigènes les cordent deux par deux et ils obtiennent de jolis cordons avec lesquels ils fabriquent des ceintures tressées. A l'état naturel le rhizomorphe est déjà flexible, mais il semble qu'on lui fait subir une préparation pour le rendre plus souple encore ». [,,,] « Ils assemblent 4 filaments entre eux en les tressant artistement. Ils forment ainsi des cordelettes d'environ 3 mm de diamètre d'un noir jais brillant. Il faut huit cordelettes  assemblées parallèlement pour faire une ceinture : elles sont libres entre elles, sauf à leur extrémité où elles sont ligaturées sur 2 cm de longueur, la ceinture ayant 1 cm de diamètre à la ligature et 80 cm de long quand elle est déployée. Elle se porte autour des reins, au dessus de l'organe génital. »

      Dans un deuxième article, A. CHEVALIER (1935) publie une photo du rhizomorphe brut et d'une ceeinture de parure gabonaise dont on peut admirer la finesse d'exécution. Avec l'aide de R. HEIM, l'identification des rhizomorphes est établie : il s'agit des rhizomorphes d'un polypore propre à la zone équatoriale (Gabon, Guyane, Iles Fidji, Indochine), le Microporus rhizomorphus (Montagne) Heim [ syn. : Polyporus rhizomorphus Montagne ]. En 1941, R. Heim publie une étude détaillée relatant l'historique de la détermination des rhizomorphes dans Histoire du Polyporus rhizomorphus Montagne, travail abondament illustré. En 1963, il résume sa position sur l'identification des rhizomorphes noirs en les signalant en Oubangui, dans une étude sur les champignons des Lissongos.

      C'est sans doute à propos de la même espèce, et le fait semble avoir curieusement échappé à R. HEIM, que CORDIER dès 1870 (op. cit. p. 89) mentionne que : « Les habitants des îles Fidji se font avec un champignon, -- espèce de Rhizomorpha, -- des ceinturons, qu'ils garnissent de franges et qu'ils ornent à profusion de grains de collier. Ces ceinturons frangés, qui souvent constitituent le seul vêtement des naturels, sont fort recherchés. Ils sont plus particulièrement en estime chez les pêcheurs de la côte, parce qu'ils supportent bien l'immersion dans l'eau, surtout quand on les a graissés avec de l'huile de coco ». II est assez surprenant de constater que des rhizomorphes, probablement de la même espèce, ont servi au même usage dans deux régions aux antipodes l'une de l'autre !