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Rolf Singer et Rokuya Imazéki en octobre 1984. Photo par Gary Lincoff

今関六也 Rokuya Imaeki 1973 - Japanese mushroom namesTransactions of the Asiatic Society of Japan, 3rd ser., v. 11, pp. 25-80)

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                        Ⅰ. Noms japonais pour les champignons en général

1.    Kinoko  木の子, 菌, 蕈, 茸
        C'est le terme le plus commun désignant tous les champignons. Kinoko signifiant textuellement  « enfant de l'arbre », on peut concevoir qu'il s'appliquait à l'origine aux seuls champignons croissant sur les arbres ou autour des arbres. On ignore la date à laquelle le mot kinoko fut utilisé pour la première fois, mais il existe d'autres termes qui semblent être plus anciens.

2.   Také  菌, 茸,
       Ce mot très intéressant serait, selon le Daigenkaï, l'abbrévation de takéri, ancien terme pour désigner l'organe mâle. Une telle association, que l'on retrouve communément chez de nombreux peuples, se passe d'explication. Takéri est un nom dérivé du verbe takéru, deux mots aujourd'hui tombés en désuétude. Takéru a survécu dans les départements de Hiroshima, Shimané, Yamaguchi, Gifu, Tokushima, Ôtsu,  et Fukuoka avec le sens de « crier » ou « parler à haute voix »; à Mié, Wakayama, Ôsaka, Tokushima et Kôchi avec le sens de « croître, grandir, pousser »; à Niigata et Mié avec le sens de « gronder, sermonner », et à Miyagi avec le sens de « copuler, être en rut ».

     Takéru semble avoir été une variante du verbe taku, signifiant « croître, pousser haut, atteindre la croissance optimale », mais aussi « devenir furieux, rugir, exceller », et cætera. Dans certains usages, také signifie aussi « haut ». Tous ces sens ont en commun l'idée de « vitalité vigoureuse ».  Le mot japonais désignant le bambou est également také, et les philologues nous disent qu'il a la même origine, bien que s'écrivant différemment en caractères sino-japonais, . On comprend aisément pourquoi le bambou, à croissance rapide, a été nommé ainsi. Quand les caractères chinois ont été introduits au Japon, le champignon také et le bambou také ont été différenciés en leur attribuant des caractères distincts. Také est un mot plus ancien que kinoko. On trouve le premier dans le Shinsen Jikyô, le plus ancien dictionnaire de Kanjis existant dans son intégralité, publié vers l'an 900 A.D. dans le traité d'herboristerie Honzô Wamyô, ainsi que dans le lexique classifié Wamyô Ruishûshô , publié quelques années plus tard, aucun de ces deux ouvrages ne mentionnant le mot kinoko. Také pour le bambou est attesté dans le Kojiki, qui fut achevé en 712 A.D., et apparaît également dans le Wamyô Ruishûshô.

    En japonais standard, on trouve také combiné dans les mots composés formant des noms d'espèces de champignons, comme matsou-také (= « champignon du pin »)  ou hatsou-také (= « champignon précoce »). D'après le dictionnaire complet des dialectes du Japon de Misao Tōjō (1951), le terme est encore utilisé seul pour désigner les champignons en général, dans les départements de Nara, Tottori, Hyôgo, Shimané, Ehimé, et Ôïta.

3.   Kousabira  蔬, 草片, 菌
      C'est un mot ancien, que l'on n'entend plus que dans certaines contrées, notamment quelques localités du département de Wakayama, pour désigner tous les champignons. Il se compose de kousa« herbe », et de bira (altération phonétique de hira) = « lobe » ou « feuille ». Le Daïgenkaï indique que le mot a d'abord désigné les légumes en général, en y incluant probablement les champignons. Selon le dictionnaire des dialectes de Tôjô, il prend le sens de « lobe d'oreille » dans certaines contrées de Wakayama, et le sens de « champignons malsains » dans d'autres régions, dans lesquelles les champignons sont appelés koké (cf. ci-dessous).

      Le terme a été conservé dans le nom d'un petit sanctuaire shintô situé près d' Ôtsu, dans le département de Shiga, le Kusabira Jinja, lequel aurait été construit à la demande de l'empereur Jomei (舒明天皇, Jomei-tennō 593-641) dans la première moitié du 7ème siècle. D'après une légende locale, c'est sur son site qu'une rizière, appartenant à un certain Takéda no Muraji, apparue en l'espace d'une seule nuit sous le règne du légendaire Empereur Keikô (景行天皇, Keikō Tennō, qui aurait vécu au 2ème siècle), regorgeait de champignons. Comme les champignons poussent rarement dans les rizières, Takéda pensa qu'ils étaient hors du commun et en offrit une grande quantité à l'Empereur. L'Empereur les trouva si délicieux qu'il conféra à Takéda le nouveau nom de famille de Kousabirata, littéralement « rizière de champignons » ou « champ de champignons ». Toutefois, en dépit du nom de ce sanctuaire shintô, la divinité (le Kami) qui y est révérée n'a aucun rapport avec les champignons.

4.   Mimi  耳
     Bien qu'étant le mot ordinaire pour « oreille », il désigne aussi les champignons en général dans l'île de Sado, la péninsule de Noto, le département d'Ishikawa et la partie nord du département de Hyôgo. Le mot « oreille » et ses équivalents apparaissent fréquemment dans les noms de champignons un peu partout dans le monde. « Jew's-ear », par exemple, est le nom vernaculaire en Europe pour Auricularia auricula-judae (épithète impudemment « retouchée » par Bulliard), de même que, par coïncidence, le nom chinois pour cette espèce lignicole, qui se traduit « oreille d'arbre ». Au Japon, cependant, il ne se traduit pas par ki no mimi (= « oreille de l'arbre ») comme on aurait pu l'attendre, mais par « kikurage » [ki-koura-gué], qui signifie « méduse de l'arbre ». Cette anomalie sera expliquée plus bas. Cependant, cette espèce est nommée localement « Champignon oreille » et « Oreille de chat ».

5.   Motasé
     C'est le terme consacré aux champignons en général dans le Nord de Honshû. Bien que son origine soit obscure, il semblerait qu'il soit lié au verbe motaséru, dont l'un des sens est « faire dépenser l'autre », quelque chose comme « vivre aux crochets de quelqu'un ». Les champignons poussant sur les arbres sont parasites et vivent effectivement « aux dépens » de l'arbre. Aussi les champignons poussant sur les châtaigniers sont-ils appelés Kurinoki-motasé; ceux venant sur bambous nains, Sasa-motasé; ceux croissant sur cryptomerias, Sugi-motasé, et caetera.

6.   Naba   滑生
     Ce mot désignant les champignons est largement usité dans Kyûshû, Shikoku et l'Ouest de Honshû. Selon le Daïgenkaï, il est composé de deux abréviations, na de namé (= « visqueux, gluant ») et ha, dérivé de l'altération phonétique de haeru (= « croître »). Cette étymologie n'est toutefois pas attestée. Dans le département de Nara, naba désigne une espèce particulière, ailleurs nommée Matsou-také (Tricholoma matsu-take) et qui est le plus apprécié dans la région.

7.   Koké  木毛
      
Homophone du mot japonais standard () désignant les mousses et hépatiques (cf. attraction linguistique de mousse et champignon dans "mousseron" et "mushroom", débattue sur le forum Mycologia Europaea), il est appliqué à l'ensemble des champignons dans certaines localités limitées dans les départements de Gifu, Aïchi et Ishikawa. Composé de deux éléments, ko (altération phonétique de ki), signifiant « arbre », et , signifiant « poils ».