IMG_0019bL'extrême orient va bientôt entrer dans l'année du Cheval. (Horsy, kiss my Ass!)
C'est donc de façon cavalière que le samouraï du coq-à l'âne adresse à tous, ses meilleurs boeufs;  bref, Bonne ânée!

Puissent les inventaires
Galoper ventre à terre.
Les déterminataires
ruer des (SO) 4 Fers.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos Centaures.
Votre antivirus ne l'aura sans doute pas detecté, mais le titre de ce message est évidemment un... cheval de Troyes!

Plus encore que les herbiers menacés par les mites intercontinentales, ou les termites mycophiles, je m'intéresse de plus en plus aux rapports entre les mythes et les champignons. Plus précisement, savoir comment ces mythes, qui ont nourri nos civilisations pendant des milliers d'années, se sont eux-mêmes nourris de nos mystérieux champignons.

En hommage à l'année du Centaure, je vous propose une promenade ethnomycologique. Pour la clarté du texte (façon de parler, car je suis toujours aussi brouillon que dilettante, mon seul but étant ici de vous divertir, mais de façon rituelle, comme le voulaient sans doute les véritables mythes), ci-dessous, en  noir: pêle-mêle, les thèses des spécialistes des mythes Grecs; en mauve: mes digressions personnelles.

Roger Heim- au Mexique

Le Pr. Roger Heim dans les années 1960 Dans sa remarquable thèse, La nourriture des Centaures (1958),  Robert Graves étudie ces vins de longévité que sont les ambroisies à base de "champignons sacrés" et que l'on retrouve curieusement dans les mythes européens comme dans ceux d'Amérique centrale. Analogie troublante entre les cultures des deux continents, car il semble qu'il n'y ait pas plus de "Nouveau-Monde" pour les mythes que pour les champignons. " Le Dieu Tlaloc des Massatecs est né de la foudre comme Dionysos et dans le folklore grec comme Massatec, tous les champignons en sont également nés [...] Il habitait sous la mer et portait une couronne ornée de serpent, tout comme Dionysos.  L'emblème de Tlaloc était d'ailleurs un crapaud , le même que celui d'Argos. La grande question est bien sûr: À quelle époque ce contact entre les cultures aurait-il eu lieu? 

IMG_0005__2_Les champignons figurent donc dans les ingrédients de ce que les Grecs, comme les Indiens Massatec du Mexique, nommaient " la nourriture des dieux " (dans les deux langues). On y retrouve un ou plusieurs des incontournables: Amanita muscaria, Panaeolus papilionaceus, les Psilokybes dévoilés par R. Gordon Wasson et étudiés par Roger Heim, et aussi le mystérieux champignon dédié par Argos à la ville de Mycènes (et qui n'est sans doute pas un Mycena).  Longtemps réservée aux Dieux, puis aux rois et reines sacrés, l'ambroisie et le nectar semblent être devenus l'élément sacré et secret des Mystères éleusiniens, orphiques et autres reliés à Dyonisos. Le revéler aux mortels (aux non initiés) était un tabou puni très sévèrement comme l'illustre le supplice du roi Tantale qui avait commis le crime d'avoir " invité des gens du commun à partager avec lui l'ambroisie". (NB. Le Tabou existe toujours aujourd'hui et ne comptez pas sur la version scolaire des textes pour vous citer ces passages.)

La thèse de Robert Graves démontre que les ingrédients cités par les auteurs classiques entrant dans la composition du nectar et du cecyon sont variables (i.e. l'ambroisie offerte aux vainqueurs des courses olympiques apparait comme un produit de remplacement, dés lors que la victoire ne conférait plus la royauté sacrée, la promesse d'immortalité; cf. les trois métaux des médailles olympiques actuelles), " un mélange d'aliments dont les premières lettres formaient le mot champignon".  Ils semblent inséparables du culte de Dionysos (Bacchus) et de ses adorateurs, le peuple des Centaures. Sur ce dernier point il est intéressant de souligner l'antériorité de la bière sur le vin dans les orgies.



Louvre_coupenis1J.E. Harrisson a montré que le Dieu du vin (oinos en crétois, devenu vino en latin), Dionysos, s'est superposé tardivement à Sabazios (cf. Sabat) , Dieu de la bière, et pense, après Virgile (Géorgiques II. 380-384), que le mot "tragédie" ne viendrait pas de bouc (tragos) mais de l'épeautre (tragos, dont les Athéniens faisaient leur bière). Que dire alors du Cortinarius traganus, le "cortinaire de la bière", dit le "panaché", qui vient sous la mousse ? hum... cela ne nous convainc qu'à "demi".  Les vases peints les plus anciens montrent des hommes-chevaux portant une corbeille de van, et non des hommes-boucs portant une corbeille de raisin.  Dans Greek Myths, Cassel & Co., London 1958,  R. Graves écrit: " Un champignon assez semblable [au Panéole papillionacé] figure sur un vase antique, entre les sabots de Nessos le Centaure".  Déjà fimicole!?
Sur un plan psychopharmacologique, quatre stades d'une orgie (quatre cérémonies ou "tragédies") sont illustrées par les Hyades:
- les "infirmes" (qui boîtent ou "le roi sacré sautillant comme une perdrix") stade inhibition/excitation sensorimotrice ,
- les "passionnées" (symphonie en rut majeur pour viole de gambe et orchestre),
- les " rugissantes" (Dionysos changé en lion, puis "les Centaures au combat") (dé)charge orale. cf. le "cri qui tue" dans les arts martiaux, régression de la phase anale ou la "peur des entrailles" d'Henri IV, qui précède le combat, "faire de l'huile" comme disent les Marseillais).
- et enfin les "furies" (la "Reine en furie", puis les féroces femmes Centaures ou Ménades). cf. Hashishim (hébreu: assassins)

On cite quatre boissons ennivrantes et excitantes chez les Classiques Grecs et chez les Canaanites (cf. entre autres Hygin, Virgile, et leTalmud pour la Pâque Canaanite et le vin des Tabernacles)) du "nectar": Je n'en citerai ici que deux.

  • orgies de la bière additionnée de Hedera (lierre, également ville de Palestine) et sucrée avec de l'hydromel (miel fermenté que buvaient les Dieux de l'Olympe, selon Homère).  NB. L'addition du lierre grec, à cinq pointes, semble plus symbolique que pharmacologique, car représentant Rhea, déesse de la terre. Les transes à la bière semblent lié au rite du cheval, de Thrace et Phrygie. L'hydromel est une boisson plus ancienne, ou au moins plus étendue car attestée dans tout l'orient. Au Japon, la consommation de bière dépasse (de très loin!) le saké ou même le thé vert.
  • orgies du vin. Origine probable du culte du bouc lybien ou du Dionysos-Zagreus des Crétois; elles remplacent peu à peu les orgies à base de bière d'Asie mineure et de Palestine. Le nectar est donc un nom générique (comme saké en japonais), le liquide QSP variant selon les lieux et les époques. Le vin ne fut pas inventé par les Grecs mais aurait été importé par jarres de Crète. La colère d'Hera, de Penthé et de Persée, ennemis de Dionysos et sa coupe de vin, semble témoigner de la résistance du rite de la bière, de même que la qualité de demi-Dieu de Dionysos (qualité maintenue malgré la découverte récente de l'inscription sur les tablettes du temple de  Nestor à Pylor, XIII siècle avant JC) dont seule une moitié est immortelle, et condamné à résusciter de sa bière (=tombe rider) à Delphes, montrent que sa di-vinité supposée ne fut assise qu'avec les rois tyrans d'Athènes au VI siécle avant JC.

gomasuri_CRCheval-bière et Chèvre-vin ne nous avancent pas beaucoup, même si la chèvre broute la vigne et le cheval l'épeautre, et que ces animaux sont tantôt divinisés, tantôt au contraire offerts en sacrifice à des demi-Dieux buveurs de bière ou de vin, pour les apaiser. Les mythes restent fort discrets sur les champignons utilisés, tabou oblige nous dit-on, et il n'y a bien sûr aucune conclusion à tirer de ces mythes pour le mycologue. La mycologie reste donc une "science du caché", et c'est là tout son charme. La mycopathie, croyez en le spécialiste que je suis, l'une des plus belles façons de chitiner le doute identitaire par la paroi, une des dernières véritables sciences?

Pour calmer un peu la déception de certains amis (dont je suis aussi), je vous promets un saut dans la réalité (religion à la mode) pour très bientôt avec la "pensée concrète" et la notion de genre et d'espèce chez les sauvages. L'ethnologie ayant ceci de bien qu'elle établit un lien plus palpable entre les mythes et les peuples contemporains. Je crois que la science botanique des "sauvages" est très instructive pour les mycologues. J'y reviendrai.